Le point Vétérinaire n° 343 du 01/03/2014
 

ANTIBIORÉSISTANCE CHEZ LES ANIMAUX DE COMPAGNIE

Thérapeutique

La proximité avec l’homme des animaux de compagnie constitue un risque de transfert des résistances dans les deux sens, y compris pour les praticiens et le personnel des cliniques vétérinaires.

L’Agence européenne du médicament (EMA) a diffusé une intéressante, mais inquiétante note de réflexion sur le risque de transfert à l’homme des résistances “hébergées” chez des animaux de compagnie comme les chiens, les chats et les chevaux.

Jusqu’à aujourd’hui, l’enjeu de santé publique de la résistance chez les animaux était centré sur les productions animales et le risque de transmission de celle-ci par la chaîne alimentaire. Les résistances des salmonelles, des Campylobacter, des colibacilles et des entérocoques sont surveillées chez les animaux de rente, notamment à l’abattoir. Pour les animaux de compagnie, « le manque de données peut conduire à sous-estimer le risque de transfert dans les deux sens », souligne l’Agence européenne. Le fameux concept “one health” s’applique donc aussi au transfert des résistances de l’animal de compagnie à l’homme (et réciproquement).

Les chiens sont trois fois plus traités que les hommes

Les chiens, les chats et les chevaux ne sont apparemment pas de gros consommateurs d’antibiotiques : 2,1 % en tonnages pour les chiens et les chats en France et 1,6 % pour les équidés, moins nombreux mais plus lourds. De même, les niveaux d’exposition (Alea) sont nettement inférieurs à un traitement par animal et par an (0,69 chez les chiens et les chats, 0,39 chez les équidés) alors qu’ils sont aux alentours de 1 en productions porcine et avicole. Néanmoins, les chiens et les chats sont trois fois plus exposés que les hommes en nombre de jours d’antibiothérapie pour 1 000 individus. Les chevaux sont au même niveau que l’homme (figure 1).

Plus nombreux et plus proches de l’homme

Le principal risque est lié à la très (trop ?) grande proximité entre les animaux de compagnie et l’homme, notamment leurs propriétaires. Les contacts étroits entre les animaux de compagnie et l’homme sont des occasions de plus en plus fréquentes de transfert des résistances. Il peut s’agir d’un transfert d’agents pathogènes résistants infectant ou colonisant à la fois les hommes et les animaux (agents pathogènes dits zoonotiques) ou d’un transfert des gènes de résistance des bactéries animales à des bactéries humaines jusque-là sensibles.

Ce risque s’est accru avec l’explosion du nombre de chiens et de chats depuis 50 ans. De plus, ces derniers ont quitté leurs jardins ou leurs niches pour entrer dans les habitations, dans les foyers (voire jusque sur ou dans le lit des enfants ou de leurs propriétaires). Les contacts sont donc bien plus nombreux et plus étroits.

Un même environnement microbien avec l’homme

Les animaux de compagnie et leurs maîtres partagent donc un même environnement microbien et, potentiellement, les mêmes résistances. La diffusion des agents pathogènes ou des gènes de résistance entre l’animal et l’homme devient une évidence. Mais la proximité est devenue telle que le sens du transfert, de l’animal vers l’homme ou de l’homme vers l’animal, n’est pas toujours facile à déterminer. Est-ce l’homme qui représente un risque pour l’animal, comme cela est assez bien montré pour les Sarm (Staphyloccus aureus résistants à la méthicilline) ou l’inverse ?

Un risque professionnel pour les vétérinaires

Le risque professionnel est aussi souligné pour les vétérinaires et les auxiliaires spécialisés vétérinaires (ASV) qui se trouvent au contact quotidien d’animaux malades et traités par des antibiotiques. Ainsi, dans une étude de 2008 sur plus de 1 000 praticiens chirurgiens américains, le taux de portage des Sarm atteint 17 % chez ces derniers, alors qu’il est inférieur à 1 % dans la population générale. D’autres essais rapportent des taux de portage des Sarm de 4 à 10 % chez les vétérinaires.

La problématique des infections nosocomiales dans les cliniques ou les hôpitaux vétérinaires est similaire à celle des hôpitaux qui accueillent des patients, avec une utilisation assez intensive d’antibiotiques en présence de nombreux individus malades se croisant dans les mêmes locaux.

Des β-lactamines, comme chez l’homme

Contrairement aux productions animales, les antibiotiques les plus prescrits par les vétérinaires chez les chiens et les chats sont les mêmes que chez l’homme : il s’agit des β-lactamines. En France, l’amoxicilline (+/- acide clavulanique) représente 58 % des prescriptions chez l’homme et 55 % chez les chiens et les chats (figure 2). Le recours aux antibiotiques dits critiques est assez similaire : 13,5 % des prescriptions chez l’homme pour les fluoroquinolones (6,7 %) et les céphalosporines de troisième génération (C3G), 14,8 % chez les chiens et les chats avec une nette prédominance des fluoroquinolones (10,3 %).

Chez les chevaux, les antibiotiques les plus couramment utilisés sont aussi les β­lactamines (pénicillines et C3G/C4G) ou les sulfamides-triméthoprime. Les antibiotiques critiques représenteraient 9 % des prescriptions équines en Suisse.

Les résistances sélectionnées par le trai­tement de ces animaux de compagnie correspondront donc à celles des antibiotiques les plus prescrits en médecine humaine.

Pas ou trop peu d’antibiogrammes

Selon la note de réflexion diffusée par l’EMA, le recours à un antibiogramme est une bonne pratique recommandée par les organisations vétérinaires et les résumés des caractéristiques du produit (RCP) des antibiotiques critiques (fluoroquinolones et C3G/C4G). Mais cette mesure ne serait pas appliquée sur le terrain (ou dans moins de 5 % des prescriptions d’antibiotiques). Le manque d’analyses bactériologiques peut conduire à une « utilisation abusive » des antibiotiques, souligne l’Agence. Celle-ci cite ainsi l’exemple d’une unité de soins intensifs d’un hôpital vétérinaire universitaire aux États-Unis où le choix de l’antibiotique n’était approprié que dans 19 % des cas (moins de 1 cas sur 5). L’Agence s’inquiète aussi du fait que, en Europe, des antibiotiques soient toujours prescrits pour traiter les diarrhées aiguës des chiens et les infections du bas appareil urinaire chez les chats alors qu’ils « ne sont pas recommandés ».

Cette note passe en revue les infections (cliniques) ou les colonisations (asymptomatiques) des animaux de compagnie susceptibles d’avoir un impact sur la résistance chez l’homme.

Les Sarm de l’homme colonisent parfois les animaux

Le Sarm est une des bactéries multirésistantes les plus préoccupantes pour la santé humaine, notamment dans les infections nosocomiales des hôpitaux. Chez les chiens et les chats, les infections à Sarm sont rares, mais de plus en plus fréquentes ces dernières années. Elles ont toutes une origine humaine. Car ce sont des clones humains qui sont retrouvés chez les chiens. Les Sarm sont un peu plus fréquents chez les chevaux sains et surtout dans des infections noso­comiales postopératoires. Pour l’Agence, les clones de Sarm humains sont donc « partagés » avec les animaux de compagnie : chiens, chats ou chevaux. De rares cas de colonisation de personnes (et d’infections cutanées) ont été rapportés à partir de chevaux porteurs de Sarm.

Le Sirm : un réservoir de résistance pour les Sarm

Contrairement au Staphylococcus aureus prédominant chez l’homme, le Staphylococcus pseudintermedius colonise surtout les chiens et chats. Leur résistance est donc d’abord préoccupante pour ces animaux de compagnie. Toutefois, le principal gène de résistance à la méthicilline (mecA) est commun aux deux staphylocoques. Les Staphylococcus pseudintermedius résistants à la méthicilline (Sirm) représentent donc aussi un réservoir animal de gènes de résistance potentiellement diffusables aux Staphylococcus aureus des personnes en contact avec les animaux. Cette transmission des gènes de résistance entre les deux staphylocoques a été démontrée.

Plus grave, les BLSE traversent les espèces

Les β-lactamases à spectre étendu (BLSE) et les carbapénèmases confèrent des résistances aux céphalosporines de dernière génération (C3G/C4G) et aux carbapénèmes, les antibiotiques de dernier recours chez l’homme. Ces résistances sont devenues les plus préoccupantes en médecine humaine, devant les Sarm. Elles diffusent rapidement entre les espèces bactériennes à Gram négatif, notamment chez les entérobactéries de la flore commensale digestive : E. coli, klebsielles, salmonelles. Le réservoir de ces gènes de résistance est donc immense, dans l’environnement et la flore digestive.

Ces gènes diffusent aussi entre les espèces animales, par contact direct ou indirect (chaîne alimentaire). L’Agence rapporte une prévalence de E. coli BLSE de l’ordre de 3 à 5 % chez les animaux de compagnie. En France, selon le Resapath, la prévalence de E. coli BLSE aurait été de 8 % chez les chats en 2012 et de plus de 10 % chez les chiens. Aux États-Unis, l’Agence rapporte une prévalence de Salmonella BLSE de 10 % chez les chats et de 20 % chez les chiens et les chevaux. Plus graves, des diffusions clonales de Klebsiella pneumoniae et d’E. coli résistants aux carbapénèmes ont été rapportées en 2013 à partir de chiens.

Les entérocoques canins sous surveillance

Les entérocoques résistants à la vancomycine (ERV) sont des agents pathogènes commensaux à l’origine d’infections nosocomiales chez l’homme. Les chiens et les chats pourraient constituer un réservoir d’ERV transmissibles à leurs propriétaires. L’Agence recommande donc leur surveillance, même si les entérocoques canins ne semblent pas aujourd’hui résistants à la vancomycine. Mais ils le sont davantage à l’ampicilline, qui précéderait de quelques années la résistance à la vancomycine.

Quatre recommandations

L’Agence conclut par quatre recommandations dans sa note de réflexion.

Premièrement, l’impact de l’antibiorésistance dans les dossiers d’autorisation de mise sur le marché des antibiotiques pour animaux de compagnie devrait être mieux évalué en adaptant les lignes directrices en vigueur chez les animaux de production. À terme, de nouvelles mises en garde pourraient ainsi être introduites dans les notices de ces antibiotiques.

Deuxièmement, il convient que l’usage des antibiotiques critiques soit restreint et encadré.

Troisièmement, le recours à des antibiotiques “humains” chez les animaux de compagnie devrait être surveillé dans le cadre de la cascade.

Quatrièmement, les programmes de surveillance des résistances en place dans les productions animales devraient être étendus aux animaux de compagnie, au moins pour les Sirm et les Sarm, les entérobactéries BLSE et les ERV.

Conflit d’interêts

Aucun.

En savoir plus

– Agence européenne du médicament (EMA). Committee for Medicinal Products for Veterinary Use (CVMP). Reflection paper on the risk of antimicrobial resistance transfer from companion animals. EMA/CVMP/AWP/401740/2013. Draft (10 octobre 2013).

FIGURE 1
Nombre de jours d’antibiothérapie chez l’homme et les animaux de compagnie

FIGURE 2
Répartition des prescriptions par classes d’antibiotiques

Les β-lactamines représentent près de 70 % des prescriptions chez l’homme, comme chez les chiens et les chats. Sources : Agence nationale du médicament vétérinaire et Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé.

Formations e-Learning

Nouveau : Découvrez le premier module
e-Learning du PointVétérinaire.fr sur le thème « L’Épanchement thoracique dans tous ses états »

En savoir plus
Publicité

L'infographie du mois

Boutique

Aussi bien destiné au vétérinaire, qu’à l’étudiant ou au personnel soignant, cet ouvrage vous apportera toutes les bases nécessaires à la consultation des NAC. Richement illustré de plus de 350 photos, doté de compléments internet vous permettant de télécharger des fiches d’examen et des fiches synthétiques par espèces, ce livre est indispensable pour débuter et progresser en médecine et chirurgie des NAC.
Découvrir la boutique du Point Vétérinaire

Newsletters


Ne manquez rien de l'actualité et de la formation vétérinaires.

S’inscrire aux Lettres vétérinaires
S’inscrire à La Lettre de l'ASV

Publicité