Le point Vétérinaire Canin n° 328 du 01/09/2012
 

OPHTALMOLOGIE DES NAC

Article de synthèse

Juliet Bazior

Service d’itinérance
en ophtalmologie vétérinaire
34 bis, boulevard Jacques-Duclos
40220 Tarnos
juliet@vetophtalmo.com

Tandis que le glaucome est souvent d’origine héréditaire, les affections de l’uvée et du cristallin chez le lapin requièrent la connaissance de certaines maladies systémiques, afin d’établir au mieux le diagnostic.

Résumé

→ Le glaucome affecte uniquement les structures de l’œil et ne requiert qu’un traitement local. Les affections de l’uvée et du cristallin nécessitent quant à elles, une prise en charge globale de l’animal car elles témoignent souvent d’une maladie systémique. De nombreux lapins sont porteurs d’Encephalitozoon cuniculi. Ce parasite entraînant des uvéites et des atteintes sévères du cristallin, l’inclure dans le diagnostic différentiel est impératif. Pasteurella spp peut induire des abcès iriens qui seraient ou non associés à d’autres manifestations cliniques de la maladie.

Encephalitozoon cuniculi doit faire partie du diagnostic différentiel lors d’une atteinte du cristallin ou de l’uvée chez le lapin.

Pasteurellosa multocida peut également être à l’origine d’une uvéite ou d’un abcès irien. Les glaucomes représentent une proportion faible des maladies oculaires chez les lapins de compagnie et les affections de la rétine sont très rarement rencontrées en pratique courante. Cet article décrit les affections du cristallin, de l’uvée et de la rétine et propose un traitement pour les affections courantes.

LE GLAUCOME

1. Épidémiologie

Le glaucome est une affection héréditaire chez le lapin blanc new zealand qui possède un gène bu/bu récessif responsable de la dysplasie du ligament pectiné. Mais ce gène peut également être responsable de glaucome dans d’autres races de lapins de compagnie de couleur blanche [18]. Des cas de glaucomes sont également observés dans les autres variétés de lapins sans que les causes ne soient aussi bien documentées (photos 1a et 1b).

Chez le lapin blanc new zealand, le glaucome s’installe dès l’âge de 3 mois, les yeux deviennent buphtalmes et la cécité est de règle. La pression intra-oculaire augmente pour atteindre de 26 à 48 mmHg, puis les corps ciliaires s’atrophient et elle se stabilise. Les traitements antiglaucomateux sont rarement efficaces [17].

Chez les autres races de lapins, le glaucome apparaît à l’âge adulte et évolue de façon lente et progressive. Dans les stades avancés, un œdème cornéen et, dans certains cas, une buphtalmie sont observés [17]. L’affection ne semble pas douloureuse, mais une perte de vision est en général notée [12].

Le diagnostic différentiel doit être effectué entre un abcès rétrobulbaire, une tumeur rétrobulbaire et une exophtalmie due à un syndrome de la veine cave craniale.

2. Traitement et pronostic

Le traitement antiglaucomateux est le même que celui des carnivores : inhibiteurs de l’anhydrase carbonique, β-bloquants et analogues de prostaglandines par voie topique (tableau) [14, 15]. La cyclo-ablation au laser est possible et a déjà été tentée chez des lapins pigmentés. Elle n’est cependant pas applicable aux lapins albinos [14]. Il n’est en général pas nécessaire d’instaurer un traitement systémique et il existe peu de mentions dans les études qui traitent de ce sujet.

Le pronostic est mauvais pour la vision mais le glaucome ne semble pas être aussi douloureux chez le lapin que chez les carnivores [12].

L’UVÉE

L’uvéite est la principale maladie associée à l’uvée (photos 2, 3, 4a et 4b). Parmi les étiologies les plus fréquentes figurent : Encephalitozoon cuniculi, Pasteurella spp, Staphylococcus spp, les cataractes et les lymphomes [8, 5].

1. Encephalitozoon cuniculi

Pathogénie

Encephalitozoon cuniculi est une microsporidie qui infecte le cristallin in utero, au moment où la capsule est très fine, voire absente [1, 6, 8]. Il s’en suit une rupture spontanée de la capsule du cristallin chez le lapin adulte, responsable d’une uvéite phacoclastique sévère [1, 18]. Dans ces cas, la présence d’un abcès (masse blanchâtre) originaire de la capsule du cristallin, avec une inflammation centrée autour du point de rupture (hypopyon) des vaisseaux iriens congestionnés et parfois des néovaisseaux cornéens associés et une congestion épisclérale marquée sont observés [1, 5]. Les races de lapins nains semblent être prédisposées [5].

Diagnostic

Encephalitozoon cuniculi peut être confirmée par sérologie. L’interprétation du résultat est plus facile avec la distinction possible entre les IgM et les IgG. Une élévation des IgM indique plutôt une infection aiguë, une réactivation du parasite ou une réinfection tandis que les IgG témoignent d’une infection chronique. Suivant le pays ou la région, jusqu’à 80 % des lapins sains peuvent être séropositifs [1, 4]. Les autres organes affectés par le parasite sont le système nerveux central et les reins [6].

Traitement

Le traitement de la cause sous-jacente est impératif. Des rapports mitigés à propos du traitement des signes oculaires dus à Encephalitozoon cuniculi sont disponibles [1]. Le traitement au fenbendazole tue le parasite mais ne traite pas la réponse inflammatoire [8]. Un traitement symptomatique de l’uvéite est mis en place par certains auteurs : anti-inflammatoires stéroidiens ou non stéroidiens associés à un anti-infectieux (dexaméthasone alcool pommade, Maxidex®(1), par voie topique deux fois par jour ou indométacine, Indocollyre®(1), trois à quatre fois par jour) [1, 8, 4, 5]. La phaco-émulsification du cristallin est également citée comme traitement, en raison de la rupture capsulaire, mais elle est difficile à cause de l’obstruction de la pupille par du matériel granulomateux [5, 8, 18].

Le pronostic est réservé et il n’est pas rare de devoir énucléer l’animal [4, 5]. Sans traitement, la plupart des globes deviennent phtisiques (l’œil s’atrophie) [4].

2. Pasteurella multocida

Pasteurella multocida est disséminée par voie hématogène et provoque des abcès iriens et des panophtalmies [8, 4]. Le traitement de la pasteurellose passe par l’antibiothérapie par voie générale [3]. Une antibiothérapie par voie locale à bonne pénétration intra-oculaire doit être rajoutée au traitement classique en cas d’infection intra-oculaire.

L’uvéite est contrôlée à l’aide de corticoïdes ou d’anti-inflammatoires non stéroidiens topiques, suivant la sévérité des lésions. Le drainage d’un abcès intra-oculaire par voie chirurgicale peut être tenté [12]. L’énucléation est parfois nécessaire.

Les autres manifestations cliniques de la pasteurellose incluent les affections respiratoires supérieures (rhinite, sinusite, conjonctivite, dacryocystite), les otites, la pleuropneumonie, la septicémie, les abcès sous-cutanés ou des organes internes, l’ostéomyélite, et le pyomètre [3]. La sérologie permet de confirmer le diagnostic [3].

3. Cataractes et lymphome

Les cataractes induisent, comme chez tous les autres animaux domestiques, une uvéite phaco-induite.

Le lymphome malin peut se traduire par une uvéite bilatérale, qui n’est en général pas le seul signe clinique [8, 12]. Une anorexie et une perte de poids accompagnent souvent ces symptômes [12]. Le lymphome malin est le deuxième néoplasme le plus fréquent chez le lapin et affecte les jeunes animaux âgés de moins de 18 mois [16]. De nombreux autres organes peuvent êtres touchés [8, 16]. D’autres parties de l’œil peuvent être atteintes, notamment la rétine, la choroïde et l’espace rétrobulbaire [16].

Le diagnostic différentiel des uvéites comprend les traumatismes et les corps étrangers intra-oculaires.

LE CRISTALLIN

1. La cataracte

La cataracte est l’affection du cristallin la plus courante. Plusieurs origines de cataracte ont été décrites : congénitales, juvéniles et séniles chez toutes les races, héréditaires chez le lapin new zealand white [10, 12]. Il existe également des cataractes secondaires à certains agents pathogènes : le virus du fibrome de Shope et Encephalitozoon cuniculi [5, 9]. Comme chez les carnivores domestiques, les cataractes proviendraient aussi d’une inflammation intra-oculaire ou un traumatisme.

2. Signes cliniques et diagnostic

L’opacification du cristallin est le signe clinique principal. Il est parfois accompagné de signes d’uvéite phaco-induite (synéchies postérieures, hypopyon, congestion des vaisseaux iriens) (photos 5 et 6). La cataracte ne doit pas être confondue avec un abcès stromal ou un hypopyon.

La dilatation pupillaire à l’aide de tropicamide(1) 0,5 % permet de mieux visualiser la totalité du cristallin. Le traitement de la cause sous-jacente est important, notamment dans le cas d’Encephalitozoon cuniculi.

3. Traitement

La phaco-émulsification du cristallin, qui consiste en l’extraction du cristallin par incision étroite à l’aide d’ultrasons, reste le seul traitement efficace de la cataracte. Une des complications de la chirurgie de la cataracte chez le lapin est la repousse du cristallin (Les fibres du cristallin sont régénérées par les cellules épithéliales de l’équateur du cristallin et le cristallin cataracté se reforme) [5, 14]. Pour cette raison, la pose d’un implant cristallinien est déconseillée [14]. Une capsulectomie large est également préconisée dans ces cas [5]. Le pronostic est réservé à bon si l’uvéite peut être contrôlée.

LA RÉTINE

Il existe peu d’études sur les affections de la rétine chez le lapin. Les colobomes sont bien décrits, et n’ont, dans la plupart des cas, pas de signification clinique [17]. Une forme de dégénérescence de la rétine héréditaire a également été signalée [17]. Le décollement rétinien et la choriorétinite sont également rencontrés chez le lapin.

Conclusion

Le glaucome est une affection rare chez le lapin et son traitement repose sur l’utilisation des mêmes anti-glaucomateux que chez les carnivores domestiques.

Une bonne connaissance des maladies systémiques pouvant affecter les lapins est nécessaire afin de correctement diagnostiquer les principales affections de l’uvée et du cristallin. Le praticien doit aussi bien tenir compte de l’impact systémique de la maladie sur l’animal que des lésions oculaires provoquées par la maladie. Un traitement global du lapin s’impose toujours dans ces cas.

  • (1) Médicament humain.

Références

  • 1. Beaurin D. Séroprévalence d’Encephalitozoon cuniculi chez le lapin de compagnie en région parisienne. Thèse de doctorat vétérinaire. 2006.
  • 2. Chaudieu G. Classes médicamenteuses en ophtalmologie. Dans : Thérapeutique et gestes chirurgicaux simples en ophtalmologie vétérinaire. Ed. Elsevier-Masson, Issy-les-Moulineaux. 2008:14-75.
  • 3. Deeb BJ. Chapter 18: Respiratory disease and the pasteurella complex. In: Hillyer EV, Quesenberry KE. Ferrets, rabbits and rodents. Ed. WB Saunders, Philadelphia. 1997:189-201.
  • 4. Donnelly TM. Encephalitozoon cuniculi-associated phacoclastic uveitis in the rabbit: a review. Exotic Mammal Medicine & Surgery. 2003;1(1):1-3.
  • 5. Felchle LM, Sigler RL. Phacoemulsification for the management of Encephalitozoon cuniculi-induced phacoclastic uveitis in a rabbit. Vet. Ophthalmol. 2002;5(3):211-215.
  • 6. Giordano C, Weigt A, Vercelli A, Rondena M, Grilli G, Giudice C. Immunohistochemical identification of Encephalitozoon cuniculi in phacoclastic uveitis in four rabbits. Vet. Ophthalmol. 2005;8(4):271-275.
  • 7. Gould D. Ophthalmic drugs. In : Peterson-Jones SM, Crispin SM. Manual of small animal ophthalmology. 2nd ed. Ed. British Small Animal Veterinary Association, Gloucester. 2002:50-59.
  • 8. Harcourt-Brown FM. Ophthalmic diseases. In: Textbook of rabbit medicine. Ed. Butterworth-Heinemann, Oxford. 2002:292-306.
  • 9. Keller RL, Hendrix DVH, Greenacre C. Shope fibroma virus keratitis and spontaneous cataracts in a domestic rabbit. Vet. Ophthalmol. 2007:10(3):190-195.
  • 10. Munger RJ, Langevin N, Podval J. Spontaneous cataracts in laboratory rabbits. Vet. Ophthalmol. 2002;5(3):177-181.
  • 11. Risi E, Tessier E. Protocoles d’antibiothérapie des petits mammifères de compagnie. Le Point Vét. Numéro spécial : Chirurgie des tissus mous et dentisterie des petits mammifères de compagnie. 2009:27.
  • 12. Rival F. Chapitre 1 : Lapin. Dans : Atlas d’ophtalmologie des nouveaux animaux de compagnie. Ed. Vetnac. 2007:3-55.
  • 13. Schmith DA, Burgmann PM. Formulary. In: Hillyer EV, Quesenberry KE. Ferrets, rabbits and rodents. Ed. WB Saunders, Philadelphia. 1997:392-403.
  • 14. Van der Woerdt A. Ophthalmologic diseases in small pet mammals. In: Ferrets, rabbits and rodents: clinical medicine and surgery. 2nd ed. Saunders Elsevier, St Louis. 2004:421-428.
  • 15. Venold F, Montiani-Ferreira F. Selected ocular disorders in rabbits. Exotic DVM. 2007;9(1):32-37.
  • 16. Volopich S, Gruber A, Hassan J et coll. Malignant B-cell lymphoma of the Harder’s gland in a rabbit. Vet. Ophthalmol. 2005;8(4):259-263.
  • 17. Williams DL. Rabbits. In: Peterson-Jones SM, Crispin SM. Manual of small animal ophthalmology. 2nd ed. British Small Animal Veterinary Association, Gloucester. 2002:276-283.
  • 18. Williams DL. Laboratory animal ophthalmology. In: Gellatt KN. Veterinary Ophthalmology. 4th ed. Ed. Blackwell Publishing, Ames, Iowa. 2007:1336-1369.

Points forts

→ Un gène bu/bu récessif est à l’origine du glaucome héréditaire chez le lapin blanc new zealand.

→ Chez les autres races de lapins, le glaucome apparaît à l’âge adulte, évolue de manière lente et progressive et semble moins douloureux que chez les carnivores.

→ Encephalitozoon cuniculi, Pasteurella spp, Staphylococcus spp, les cataractes et les lymphomes sont les principales causes des uvéites chez le lapin.

→ Pasteurella multocida est disséminée par voie hématogène et provoque des abcès iriens et des panophtalmies. Le traitement repose sur une antibiothérapie par voie générale et locale et nécessite parfois une intervention chirurgicale pour drainer l’abcès intra-oculaire.

REMERCIEMENTS

Merci au Docteur Vianney Dalibard pour avoir réalisé l’histopathologie (Laboratoire d’anatomie pathologique vétérinaire de l’Ouest).

1a. Glaucome unilatéral. L’œil est aveugle. Le lapin ne semblait pas être affecté par ce glaucome, malgré une pression intra-oculaire très élevée. Les traitements topiques classiques du glaucome n’ont pas permis de faire baisser la pression intra-oculaire dans ce cas.

1b. Glaucome unilatéral chez le même lapin montrant une buphtalmie.

2. Uvéite avec hypopyon. La cause de cette affection est inconnue.

3. Signes cliniques évoquant une encéphalito-zoonose. Notez la masse blanchâtre sur le bord pupillaire, la kératite, les vaisseaux iriens congestionnés, la pâleur localisée de l’iris, l’iris ballonnant dans la chambre antérieure.

4a. L’examen histopathologique de l’œil de la photo 3 a permis de mettre en évidence une uvéite phaco-clastique avec rupture de la capsule antérieure du cristallin. L’aspect histopathologique est très évocateur d’encéphalitozoonose. L’immunohistochimie permettrait sans doute de confirmer la présence ou non du parasite dans le cristallin. Les polynucléaires hétérophiles dégénérés sont notés (flèche jaune). Des débris de fibres cristalliniennes dégénérés sont observés (flèche noire). Une bande de cellules macrophagiques et géantes multinucléées est visible (flèche verte), ainsi qu’un liseré de plasmocytes (flèche bleue). Grossissement x 20.

4b. L’examen histopathologique de l’œil de la photo 3 a permis de mettre en évidence une uvéite phaco-clastique avec rupture de la capsule antérieure du cristallin. L’aspect histopathologique est très évocateur d’encéphalitozoonose. L’immunohistochimie permettrait sans doute de confirmer la présence ou non du parasite dans le cristallin. L’intérieur du cristallin est lysé (flèche noire). La capsule cristallinienne peut être suivie suit jusqu’à la zone de rupture (flèche verte). Des polynucléaires hétérophiles envahissent l’intérieur du cristallin à partir de la zone de rupture (flèche blanche). Grossissement x 5.

5. Cataracte nucléo-corticale mûre unilatérale d’origine inconnue chez un lapin adulte. Les vaisseaux iriens sont congestionnés et visibles. Une dyscorie avec des synéchies postérieures (uvéite phaco-induite) est notée.

6. Cataracte mûre chez un autre lapin.

TABLEAU

Formations e-Learning

Nouveau : Découvrez le premier module
e-Learning du PointVétérinaire.fr sur le thème « L’Épanchement thoracique dans tous ses états »

En savoir plus

L'infographie du mois

Boutique

Aussi bien destiné au vétérinaire, qu’à l’étudiant ou au personnel soignant, cet ouvrage vous apportera toutes les bases nécessaires à la consultation des NAC. Richement illustré de plus de 350 photos, doté de compléments internet vous permettant de télécharger des fiches d’examen et des fiches synthétiques par espèces, ce livre est indispensable pour débuter et progresser en médecine et chirurgie des NAC.
Découvrir la boutique du Point Vétérinaire

Agenda des formations

Retrouvez les différentes formations, évènements, congrès qui seront organisés dans les mois à venir. Vous pouvez cibler votre recherche par date, domaine d'activité, ou situation géographique.

Calendrier des formations pour les vétérinaires et auxiliaires vétérinaires

En savoir plus

Newsletters


Ne manquez rien de l'actualité et de la formation vétérinaires.

S’inscrire aux Lettres vétérinaires
S’inscrire à La Lettre de l'ASV



En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour vous proposer des services et offres adaptés à vos centres d’intérêts.X
Pour en savoir plus et paramétrer les cookies...