Le point Vétérinaire n° 327 du 01/07/2012
 

ÉMERGENCES VIRALES CHEZ LES RUMINANTS EN FRANCE

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Béatrice Bouquet

25, rue Poireauville
80230 Vaudricourt

L’orthobunyavirus émergent en Europe a prouvé, dans le sud-ouest de la France, qu’il peut passer l’hiver. Une ehrlichiose clinique circulait concomitamment.

En mai dernier, le virus Schmallenberg (SBV) a été confirmé dans un élevage de bovins laitiers des Pyrénées-Atlantiques, présentant des signes aigus chez les adultes. Les cas rapportés jusqu’alors en France concernaient des agneaux et des veaux nouveau-nés infectés in utero et témoignaient d’une infection des femelles gestantes à l’automne 2011 (premier tiers de gestation). L’élevage des Pyrénées-Atlantiques est le premier foyer européen qui montre que ce nouveau virus a été capable de “passer l’hiver”, explique Stéphan Zientara, du laboratoire de santé animale de l’Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), à Maisons-Alfort.

Si les investigations sur ce premier foyer aigu ont été conduites par les services vétérinaires, en France, le cadre officiel de surveillance de cette nouvelle arbovirose se limite actuellement aux veaux nouveau-nés atteints de malformations de type arthrogrypose, brachygnathie inférieure ou scoliose. Des lésions nerveuses plus “discrètes” cliniquement sont également à déclarer, susceptibles de provoquer un dépérissement rapide juste après la naissance de veaux infectés in utero à une période charnière (hydranencéphalies, etc.).

Une ehrlichiose concomittante

Dans les Pyrénées-Atlantiques, ce sont 10 vaches adultes qui ont cette fois été confirmées comme infectées (PCR, polymerase chain reaction) et affectées cliniquement. Aucune lésion tératogène chez des veaux n’avait été rapportée dans ce troupeau.

La présence d’un autre agent pathogène a été mise en évidence concomitamment : Anaplasma phagocytophilum, agent de l’ehrlichiose bovine. L’implication de ce dernier a été évoquée en premier lieu dans ce cas, explique Claire Meli, à l’origine du diagnostic et exerçant au sein de la clinique Artazaïle des docteurs Trottier, à Mauléon-Soule (Pyrénées-Atlantiques). De fait, des formes cliniques d’ehrlichiose ont été sporadiquement mises en évidence dans l’élevage depuis un an, avec des œdèmes des membres, des neutropénies et de la toux, en présence de tiques. Quelques numérations et formules sanguines ont été réalisées face à ces tableaux cliniques évocateurs, permettant de mettre en évidence des neutropénies en faveur d’une suspicion d’ehrlichiose (tableau). Un diagnostic thérapeutique a renforcé la mise en cause de cet agent pathogène (guérison après administration d’oxytétracycline longue action, Ténalline LA®, à la dose de 20 mg/kg, par voie intramusculaire, une fois).

Fièvres avec anémies et neutropénies

En mai, l’éleveur peine toutefois à croire que l’ehrlichiose puisse à elle seule provoquer une chute de lait et des hyperthermies aussi spectaculaires : en 3 jours, 200 l de lait manquent par traite, sur 80 vaches, en moyenne sur 3 jours. L’affection sporadique a cédé la place à une flambée clinique. Des relevés de température sont effectués (figure). Des numérations et formules sanguines sont réalisées chez 2 vaches, montrant une anémie (non détectable cliniquement) associée à une neutropénie, rappelant les profils mis en évidence lors de suspicion d’ehrlichiose précédemment. Aucun autre signe clinique n’est observé le premier soir de fièvre. Des tiques en grand nombre sont signalées dans les pâtures de l’élevage. Devant les doutes de l’éleveur, le vétérinaire propose une recherche du virus SBV à la direction départementale de la protection des populations (DDPP), en accord avec la Direction générale de l’alimentation (Dgal). La clinique Artazaïle a aussi été à l’origine de la mise en évidence du premier cas de SBV congénital, lors d’un caprinage avec lésions tératogènes.

Le 16 mai 2012, soit une semaine après le début des signes cliniques aigus, 10 vaches PCR-positives pour le SBV ont été confirmées, avec seulement un animal séropositif (séroneutralisation et Elisa). Une dizaine de jours plus tard (24 mai) ne reste plus qu’une vache PCR-positive, tandis qu’une séroconversion massive est constatée (18 animaux positifs).

Une toux est présente chez quelques vaches malades, avec un jetage teinté de sang. Ces signes sont liés à l’ehrlichiose.

Aucun avortement n’est constaté immédiatement. Quelques vaches infectées alors qu’elles étaient en tout début de gestation font l’objet d’un suivi reproducteur attentif pour détecter une éventuelle résorption embryonnaire occulte. Des effets tératogènes se manifesteront peut-être ultérieurement chez d’autres vaches plus avancées en gestation. Aucune diarrhée n’a été observée, à l’inverse de certains cas aigus décrits aux Pays-Bas en 2011 (encadré).

Si la “recirculation 2012” du virus SBV est ici indéniable, en revanche, l’implication de ce seul agent pathogène dans l’ensemble des signes cliniques observés n’est pas évidente. Les symptômes cliniques et les signes biologiques restent compatibles avec l’ehrlichiose, estime Claire Meli. Pareille incidence clinique n’est pas inhabituelle avec cette maladie, même si elle a paru disproportionnée à l’éleveur dans ce cas. Une ehrlichiose latente est-elle venue aggraver (par son effet immunodépresseur) une infection par le SBV ou, à l’inverse, le SBV a-t-il aggravé une infection subclinique par Anaplasma phagocytophilum ? Les co-infections sont possibles pour l’ehrlichiose, les descriptions portant généralement sur d’autres arborickettsies associées (babésiose, anaplasmose vraie)(1).

Seuls deux échantillons ont été analysés en PCR pour ehrlichiose dans ce cas, pour des raisons de coût (un résultat négatif : vache malade n° 8 ; un résultat positif : vache n° 4).

Documenter d’autres “cas aigus”

La Dgal a indiqué, fin juin, que le virus SBV est considéré comme une affection d’élevage relevant de la responsabilité des professionnels, et cela même si un financement a été instauré pour la surveillance de cette maladie à l’occasion de son émergence. L’État a pris en charge les analyses chez les nouveau-nés malformés (jusqu’à août chez les veaux). La Dgal finance aussi une enquête mise en œuvre par la Société nationale des groupements techniques vétérinaires (SNGTV). Ce travail vise à documenter (PCR, sérologies) une trentaine d’éventuels futurs foyers aigus. Les critères de recrutement sont définis dans un protocole disponible en ligne(2).

Selon Éric Collin, président de la commission épidémiologie à la SNGTV, pareil travail est un bon entraînement pour la toute nouvelle plate-forme nationale de surveillance épidémiologique en santé animale, avant une nouvelle émergence possiblement zoonotiques, par exemple. La plate-forme regroupe des experts de l’Anses, des représentants de l’Administration centrale, des laboratoires d’analyses, des praticiens et des éleveurs. Le virus SBV a aussi inauguré le nouveau dispositif de notification d’émergences de l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE). L’OIE a indiqué en mai que le SBV n’était plus à considérer comme émergent en Europe du Nord, mais comme une virose enzootique en élevage de ruminants (tel le virus Akabane en Australie, par exemple). Aucune réglementation nationale spécifique au SBV n’est envisagée, selon plusieurs confrères de l’administration. Celui-ci reste toutefois une source d’angoisse latente pour de nombreux éleveurs et quelques virologues.

  • (1) Voir l’article “Profilage sanguin d’un cheptel laitier en surmortalité” de G. Gounot. Point Vét. 2008;290:75-82.

  • http://www.survepi.org

FIGURE
Relevés de température

Ces données correspondent à 13 des 18 vaches ayant séroconverti pour le virus SBV dans l’élevage infecté de manière aiguë sans lésions tératogènes dans les Pyrénées-Atlantiques. La fièvre est importante. Elle s’est accompagnée d’une chute de production atteignant 200 l de lait par traite.

TABLEAU
Numération et formule sanguines chez 3 vaches

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