Le point Vétérinaire Canin n° 327 du 01/07/2012

MALADIES GÉNÉTIQUES CANINES

Analyse d’article

Catherine Laffort

Clinique vétérinaire
8, boulevard Godard
33000 Bordeaux

Cette série de 25 cas cliniques compile les données d’une série antérieure de 19 cas publiée par la même équipe en 2006 avec celles de 6 nouveaux cas [2]. Les données de l’étude princeps ont été affinées et complétées, notamment par un suivi à long terme (jusqu’à 13 ans) et des éléments sur la réponse aux traitements proposés.

UNE GÉNO-DERMATOSE RARE

La kératoconjonctivite sèche et la dermatose ichtyosiforme congénitales du cavalier King Charles (CKCSID) est une entité rarement décrite, bien qu’elle semble bien connue des éleveurs, notamment au Royaume-Uni et aux États-Unis. Les signes cliniques sont présents dès la naissance et s’aggravent avec l’âge.

Alhaidari et coll. ont publié, dès 1994, deux cas d’ichtyose congénitale observés chez 2 chiens cavalier King Charles issus de la même portée [1]. Les signes cliniques cutanés étaient similaires à ceux observés par l’équipe de l’Animal Health Trust. L’examen histopathologique des biopsies cutanées était également compatible avec une ichtyose, même si pour les deux cas publiés en 1994 l’hyperkératose orthokératosique était majeure, et concernait à la fois l’épiderme et le follicule pileux. L’examen en microscopie électronique a révélé une augmentation du nombre d’organelles. Ce phénomène signe une augmentation du renouvellement épidermique et permet de classer cette ichtyose parmi les ichtyoses prolifératives. Dans toutes les couches de l’épiderme, le cytoplasme des kératinocytes était divisé en trois compartiments : une zone périnucléaire, un anneau concentrique de tonofibrilles et une zone cytoplasmique externe. Une kératoconjonctivite sèche a été observée chez le chien le plus atteint, sans qu’il soit possible de déterminer si elle était liée à l’histoire naturelle de la maladie ou à son traitement car ce chien a reçu temporairement des rétinoïdes de synthèse [1]. Il est probable que la publication de 1994 soit la description princeps de ce syndrome, même si, pour ces deux chiens, les signes cliniques étaient avant tout dermatologiques. Une certaine variabilité des signes cliniques à la fois ophtalmologiques et dermatologiques est également notée par les auteurs de l’étude choisie [2, 10]. Un test génétique du CKCSID est disponible auprès de l’Animal Health Trust. Il pourrait, par exemple, déterminer si certains chiens ne présentant qu’un versant de ce syndrome (ophtalmologique ou dermatologique) en sont bien atteints.

DERMATOSES ICHTYOSIFORMES

La description clinique du versant dermatologique du CKCSID évoque un trouble de la cornéogenèse. Le processus de cornéogenèse recouvre les phénomènes biochimiques et morphologiques qui transforment les kératinocytes de la couche basale de l’épiderme en cellules cornées anucléées (cornéocytes) enchâssées dans un film lipidique. Les troubles de la cornéogenèse se traduisent par une augmentation de l’épaisseur de la couche cornée dont l’expression clinique la plus courante est la formation de squames. Chez le chien, ils sont le plus souvent secondaires à une inflammation ou à des traumatismes cutanés. Il existe cependant des troubles primaires liés à des dysfonctionnements lors du processus de cornéogenèse. Les ichtyoses en font partie, qui sont dues à l’élimination insuffisante de la couche cornée normale (ichtyose par rétention) ou à une accélération de la vitesse de formation de l’épiderme et de la couche cornée (ichtyose proliférative) [6].

Chez l’homme, elles constituent un groupe hétérogène de dermatoses dont l’aspect évoque des écailles de poisson. De nombreuses formes d’ichtyose ont été décrites, mais leur classification est parfois difficile en raison d’une grande hétérogénéité clinique et génétique [14]. La maladie cutanée peut s’accompagner d’autres anomalies du développement. Par exemple, le syndrome KID (keratitis, ichtyosis and deafness) correspond à une kératodermie congénitale généralisée avec une kératite vascularisée et une surdité [4].

Chez le chien, quelques rares cas de dermatose ichtyosiforme sont décrits, le plus souvent comme cas cliniques isolés [1, 3, 11, 13, 15]. Les mécanismes moléculaires n’ont que très rarement été identifiés [5, 8, 9]. Ces cas sont proches mais non identiques aux formes d’ichtyose humaine [15].

ÉTUDE GÉNÉTIQUE

Deux essais publiés en 2012 se sont intéressés à l’origine génétique du CKCSID. Le premier a étudié, chez 21 CKC malades et apparentés, 28 gènes candidats, orthologues à ceux qui induisent chez l’homme des maladies héréditaires similaires : dermatoses ichtyosiformes, syndrome de Sjögren. Aucune association n’a été identifiée entre ces gènes candidats et les chiens atteints ou porteurs [10]. Dans le second, une étude d’association pangénomique (GWAS) a comparé le génome de CKC sains à celui de CKC atteints pour localiser le gène de susceptibilité au CKCSID. Le plus fort signal a été localisé sur le chromosome 13. Le reséquençage de cette zone a révélé, chez les chiens atteints, l’existence d’une délétion exonique d’une paire de bases dans le gène FAM83H [7]. La protéine codée par ce gène joue un rôle important dans le développement et la calcification de l’émail dentaire. Des mutations dominantes au sein de ce gène chez l’homme sont à l’origine de l’amelogenesis imperfecta de type 3 [12]. Certains chiens de l’étude choisie ont présenté des troubles dentaires. Il serait intéressant de poursuivre des investigations en ce sens. De plus, les signes cliniques observés lors de CKCSID montrent que, chez le chien au moins, le gène FAM83H est impliqué dans le développement et la régulation de la cornéogenèse. Une expression limitée de FAM83H a été détectée dans la peau, le cervelet, les coussinets et la muqueuse buccale du chien [7].

Références

  • 1. Alhaidari Z, Ortonne JP, Pisani A. congenital ichtyosis in two cavalier King Charles spaniel littermates. Vet. Dermatol. 1994;5:117-121.
  • 2. Barnett KC. Congenital keratoconjunctivitis sicca and icthyosiform dermatoses in the cavalier King Charles spaniel. J. Small Anim. Pract. 2006;47:524-528.
  • 3. Cadiergues MC, Patel A, Shearer DH et coll. Cornification defect in the Golden Retriever: clinical, histopathological, ultrastructural and genetic characterization. Vet. Dermatol. 2008;19:120-129.
  • 4. Chiaverini C. Ichtyoses génétiques. Ann. Dermatol. Vénéréol. 2009;136:923-934.
  • 5. Credille KM, Barnhart KF, Minor JS, Dunstan RW. Mild recessive epidermolytic hyperkeratosis with a novel keratin 10 donor splice-site mutation in a family of Norfolk Terrier dogs. Br. J. Dermatol. 2005;153:51-58.
  • 6. Credille KM, Dunstan RW. Troubles génétiques de la cornéogenèse. In: Guaguère E, Prélaud P, eds. Guide pratique de dermatologie canine. Merial. 2006:440-442.
  • 7. Forman OP, Penderis J, Hartley C, Hayward LJ, Ricketts SL et coll. Parallel mapping and simultaneous sequencing reveals deletions in BCAN and FAM83H associated with discrete inherited disorders in a domestic Dog Breed. PLoS Genet. 2012;8(1):e1002462. doi:10.1371/journal.pgen.1002462.
  • 8. Grall A, Guaguère E, Planchais S et coll. PNPLA1 mutations cause autosomal recessive congenital ichthyosis in golden retriever dogs and humans. Nat. Genet. 2012;44(2):140-147. doi:10.1038/ng.1056.
  • 9. Gross TL, Ihrke PJ, Walder EJ, Affolter VK. Diseases with abnormal cornification. In: Skin diseases of the dog and cat, clinical and histopathological diagnosis. 2nd ed. Blackwell Science Ltd, Oxford, UK. 2005:161-198.
  • 10. Hartley C, Barnett KC, Pettit L et coll. Congenital keratoconjunctivitis sicca and ichthyosiform dermatosis in Cavalier King Charles spaniel dogs. Part II: candidate gene study. Vet. Ophthalmol. 2012: DOI:10.1111/j.1463-5224.2012.00987.x.
  • 11. Helman R, Rames D, Chester D. Ichthyosiform dermatosis in a soft-coated Wheaten terrier. Vet. Dermatol. 1997;8:53-58.
  • 12. Kim JW, Lee SK, Lee ZH et coll. FAM83H mutations in families with autosomal-dominant hypocalcified amelogenesis imperfecta. Am. J. Hum. Genet. 2008;82(2):489-494.
  • 13. Lewis D, Ford M, Kwocka K. Characterization and management of a Jack Russel terrier with congenital ichthyosis. Vet. Dermatol.1998;9:111-118.
  • 14. Schwartz RA, Elston DM et coll. Hereditary and acquired Ichtyosis Vulgaris (last update: 22 may 2012). http://emedicine.medscape.com/article/1112753-overview.
  • 15. Scott DW, Miller WH, Griffin CE. congenital and hereditary defects. In: Muller and Kirk’s Small Animal Dermatology. 6th ed. WB Saunders, Philadelphia. 2001:922-925.

RÉSUMÉ

OBJECTIFS

• Décrire les signes cliniques et histopathologiques, leur progression et la réponse aux traitements.

• Analyser le pedigree des chiens atteints.

MATÉRIEL ET MÉTHODE

• Cette série comporte 25 cas cliniques de dermatose ichtyosiforme associée à une kératoconjonctivite sèche observée spécifiquement dans la race cavalier King Charles (CKC).

• Un examen dermatologique et ophtalmologique complet comprenant en particulier un test de Schirmer a été réalisé. Un test de Schirmer a également été effectué chez 15 chiots CKC sains. Des prélèvements pour examen histopathologique ont été pratiqués chez 3 chiots. Le pedigree de 23 chiens a été étudié.

RÉSULTATS

• Ce syndrome a touché des chiots CKC sans prédisposition de sexe. Ils sont nés avec un pelage bouclé et/ou rugueux, et les squames et l’épaississement des coussinets sont apparus vers l’âge de 6 mois. À l’âge adulte, le pelage était crépu, peu dense et squameux. Un épaississement marginal des coussinets et/ou une onychomadèse, et une gingivite d’intensité variable ont été observés dans la plupart des cas.

• Les signes ophtalmologiques étaient présents dès l’ouverture des paupières. Il n’a pas été possible de démontrer une différence statistiquement significative des valeurs moyennes obtenues au test de Schirmer entre un lot de 10 chiens recevant un traitement ophtalmique immunomodulateur et lacrimostimulant (ciclosporine ou tacrolimus) et un lot témoin de 3 chiens non traités (p < 0,05).

• Histopathologiquement, une hyperkératose orthokératosique épidermique modérée à marquée était présente, sans épidermolyse. L’examen histopathologique des glandes salivaires et lacrimales était normal.

• L’analyse des pedigree suggère un mode de transmission autosomal et récessif.

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