Le point Vétérinaire Canin n° 326 du 01/06/2012
 

PARASITOLOGIE ET CANCÉROLOGIE DES NAC

Cas clinique

Véronique Mentré*, Christophe Bulliot**


*Clinique vétérinaire de la Patte-d’Oie
155, bd Victor-Bordier
95370 Montigny-les-Cormeilles
**Clinique vétérinaire Exotic Clinic
38, rue Robert-Cousin
77176 Nandy

Chez les rongeurs adultes, la démodécie est en général secondaire à une affection responsable d’une immunodépression. Le lymphome cutané est le plus fréquemment en cause.

Résumé

→ Un chien de prairie est présenté pour des plaies cutanées multiples attribuées à des morsures. La dégradation de l’état général de l’animal après un premier traitement à base d’antibiotiques et d’anti-inflammatoires non stéroïdiens entraîne la remise en cause du diagnostic et la réalisation de biopsies cutanées. Un diagnostic de lymphome T épithéliotrope compliqué de démodécie est établi. L’animal meurt rapidement.

Comme chez le chien, l’apparition d’une démodécie chez un rongeur adulte doit amener à rechercher une cause d’immuno-dépression. Elle est notamment rencontrée lors de lymphome cutané.

La démodécie est une affection parasitaire rare chez les petits mammifères. Il s’agit d’une maladie opportuniste se développant chez les jeunes animaux immunologiquement immatures ou chez les adultes immunodéprimés.

CAS CLINIQUE

1. Commémoratifs et anamnèse

Un chien de prairie (Cynomys ludovicianus) femelle non stérilisé âgé de 7 ans est présenté en consultation pour des plaies secondaires à une bagarre avec un congénère quelques jours auparavant. Ses conditions de vie (alimentation, environnement) sont correctes. L’animal n’a aucun antécédent.

2. Examen clinique

L’animal est en bon état général. Il présente des plaies multiples sur tout le corps. Les lésions sont nummulaires, d’environ 1 cm de diamètre, avec des signes de surinfection (suintement purulent) pour certaines d’entre elles (photos 1a et 1b). Le contour des plaies ne montre ni rougeur ni gonflement particuliers. Aucun prurit n’est décrit. L’animal est normotherme.

3. Traitement initial

Un traitement per os à base d’enrofloxacine (Baytril® 5 % injectable, 10 mg/kg, deux fois par jour) et de méloxicam (Meloxidyl® solution buvable, 0,4 mg/kg, une fois par jour), et des soins locaux (désinfection à la chlorhexidine et application d’une crème apaisante à base d’Aloe Vera et de monolaurin [Healx Soother Plus Cream®, trois fois par jour]) sont instaurés pendant 15 jours.

4. Suivi

L’animal revient en contrôle 15 jours plus tard. Il a perdu beaucoup de poids (il est passé de 720 g à 620 g, soit environ 14 % de perte pondérale). Il est abattu et présente une déshydratation modérée (évaluation à 2 à 5 % au vu de la persistance du pli de peau). Il ne s’alimente plus seul, mais est gavé à l’aide d’un aliment adapté (Critical Care Oxbow®). Il se tient voussé dans une posture évocatrice de douleur. L’examen cutané montre des lésions en cours de cicatrisation sur le dos, mais aussi l’apparition de nouvelles plaies, notamment sur le ventre (photo 2).

Une nouvelle discussion plus approfondie avec les propriétaires sur les commémoratifs révèle que le conflit n’a pas été observé mais supposé en raison de la survenue des plaies. L’absence de réel commémoratif de traumatisme et l’évolution des lésions modifient le diagnostic différentiel. Celui-ci inclut désormais des hypothèses parasitaires (gale sarcoptique, pulicose, démodécie), infectieuses (bactériennes ou fongiques, notamment Trichophyton mentagrophytes et Microsporum canis) et néoplasiques (lymphome cutané).

5. Examens complémentaires

Le chien de prairie est anesthésié au masque (isoflurane induction 4 %, puis entretien 2 % dans 1 l d’oxygène).

Un raclage et un calque cutanés ne mettent pas de parasites en évidence, mais de nombreux cocci sont retrouvés démontrant une implication bactérienne primaire ou secondaire (surinfection). Un écouvillonnage des lésions est réalisé en vue d’un examen bactériologique.

Des biopsies sont également effectuées pour un examen histologique. Une prise de sang à la veine cave craniale est pratiquée afin d’évaluer l’état général de l’animal et de rechercher d’éventuelles complications, notamment rénales et hépatiques, de l’infection bactérienne.

L’analyse biochimique, et la numération et la formule sanguines révèlent la présence d’une insuffisance rénale modérée ainsi qu’une discrète anémie et une leucocytose importante, avec une neutrophilie et une lymphopénie (tableau). Ces résultats confirment l’existence d’une composante infectieuse. L’insuffisance rénale peut être primitive et liée directement à l’affection causale, ou secondaire à la dégradation de l’état général de l’animal et à la déshydratation.

L’examen bactériologique révèle la présence de nombreuses colonies de Staphylococcus epidermidis résistant à tous les antibiotiques testés. Ce résultat montre une surinfection, mais les lésions et l’état général ne peuvent lui être attribués primitivement car Staphylococcus épidermidis est un agent pathogène opportuniste de la flore cutanée normale.

6. Traitement

Les propriétaires ne souhaitent pas hospitaliser l’animal.

Le traitement consiste en une alimentation forcée avec un aliment adapté (Critical Care Oxbow®), en une administration d’ibafloxacine (Ibaflin 3 % gel oral®, 0,4 ml per os, une fois par jour), en une perfusion sous-cutanée de chlorure de sodium 0,9 % à raison de 25 ml, deux fois par jour (à l’aide d’un épijet, en un seul point), en une désinfection locale avec de la chlorhexidine et en une application de pommade à l’Aloe Vera et au monolaurin (Healx Soother Plus Cream®, trois fois par jour).

L’animal meurt 3 jours plus tard.

7. Diagnostic définitif

L’analyse histologique révèle une tumeur cutanée à cellules rondes compatible avec un lymphome cutané épithéliotrope, associée à la présence de Demodex sp. intralésionnels (photo 3). Le caractère partiel des Demodex vus sur les lames n’a pas permis d’identifier l’espèce. L’analyse immunohistochimique confirme un lymphome T épithéliotrope (photo 4).

La mort du chien de prairie est liée à la présence d’un lymphome T épithéliotrope associé à une démodécie.

DISCUSSION

1. Démodécie chez les rongeurs

La démodécie est une parasitose cutanée due à des agents du genre Demodex. Elle est décrite chez de nombreuses espèces de mammifères, et notamment chez les rongeurs (photo 5) [5, 6, 14-16]. Une démodécie a été décrite chez 9 chiens de prairie [9].

Les signes cliniques incluent l’alopécie, l’inflammation des follicules pileux et des glandes sébacées, des croûtes et parfois un prurit. Les Demodex vivent dans les follicules pileux, mais prolifèrent à la faveur d’une immunodépression. Il semble exister chez le chien un contexte génétique [4]. Chez un animal adulte, il convient donc de rechercher une affection sous-jacente à la prolifération des Demodex, comme unsyndrome de Cushing, une hypothyroïdie, un diabète, une thérapie immunosuppressive, notamment à base d’anti-inflammatoires stéroïdiens, une néoplasie, etc. Le diagnostic se réalise par raclage ou par biopsies. Dans certains cas comme dans celui qui est présenté, les Demodex sont profonds dans le derme et ne sont pas facilement visibles au raclage. Les Demodex sont, en général, spécifiques d’espèce, mais celui du chien de prairie, très peu décrit, n’a pas encore été nommé.

Le traitement recommandé chez les rongeurs est identique à celui du chien. L’amitraz est utilisable en bains à 0,025 %, une fois par semaine, mais de nombreux rongeurs n’apprécient pas ce procédé. L’ivermectine peut également être administrée per os à la dose de 0,4 à 0,6 mg/kg/j ou par voie sous-cutanée à celle de 0,4 à 0,6 mg/kg tous les 10 à 15 jours. La moxidectine et la milbémycine oxime sont également utilisées [4, 9].

2. Lymphome cutané chez les rongeurs

Le lymphome cutané est décrit dans plusieurs espèces de rongeurs (hamster, cochon d’Inde, chien de prairie, etc.). Peu de données épidémiologiques existent chez les rongeurs, les cas rapportés étant en très petit nombre [7, 13, 17, 19, 21].

L’étiologie est en général inconnue. Une origine virale a néanmoins été décrite chez le hamster et est suspectée chez le furet [3, 7, 19].

Clinique

Les signes cliniques sont généraux et cutanés : perte de poids (notamment en fin d’évolution), anorexie, alopécie, prurit, présence de plaques et de nodules cutanés évoluant vers l’ulcération et la surinfection [18].

Dans quelques cas, la progression de l’affection est très rapide, comme ici, sans qu’une explication ait pu être donnée [21].

Le lymphome cutané est plus fréquent chez le hamster, chez lequel il doit systématiquement être recherché lors de diagnostic de démodécie. Il s’agit le plus souvent de lymphome T épithéliotrope. L’évolution est le plus souvent rapide (environ 9 semaines dans une série), mais en adéquation avec la faible espérance de vie de cette espèce [6]. La durée de vie moyenne décrite chez le chien et l’homme est proportionnellement assez semblable (6 à 9 % de la durée de vie totale) [7].

Diagnostic

Le diagnostic se fonde, quelle que soit l’espèce, sur l’anamnèse, l’examen clinique et l’analyse histologique de biopsies cutanées. Une analyse immunohistochimique permet ensuite de démontrer la présence d’antigènes spécifiques des lymphocytes T.

Dans ce cas, il n’a pas été possible de réaliser une autopsie. Cela aurait permis d’évaluer l’extension ou non du lymphome à d’autres organes que la peau. La rapidité d’évolution est probablement liée à l’insuffisance rénale, mais le lien direct avec le lymphome n’a pas été établi. Cette vitesse d’évolution est décrite pour d’autres espèces [21].

Traitement

Peu de données existent concernant la prise en charge du lymphome cutané chez les rongeurs [8, 10]. Les traitements sont le plus souvent extrapolés de ceux utilisés chez le furet ou chez le chien (chimiothérapie, cortisone, etc.). Un essai thérapeutique à la cytarabine a été décrit chez un hamster [18]. Le mastinib est également une piste à envisager pour le traitement du lymphome T chez les rongeurs. Les rétinoïdes ont aussi été employés chez l’homme, le chien et le chat, avec une régression clinique décrite, mais sans guérison [11, 12, 20].

Conclusion

L’association entre le lymphome et la démodécie est démontrée dans de nombreuses espèces et particulièrement chez les petits mammifères comme le hamster [1]. Ce cas illustre qu’une cause d’immunodépression, et notamment un lymphome, doit toujours être recherchée lors de démodécie chez un petit mammifère adulte.

Références

  • 1. Berger JP. Lymphome cutané T épithéliotrope associé à une démodécie chez un hamster. Prat. Méd. Chir. Anim. Comp. 2000;35:467-470.
  • 2. Carpenter JW. Exotic Animal Formulary. 3rd ed. WB Saunders Elsevier Co, Saint Louis. 2005:564p.
  • 3. Coggin JH, Bellomy BB, Thomas KV et coll. B-cell and T-cell lymphomas and other associated diseases induced by an infectious DNA viroid-like agent in hamsters (Mesocricetus auratus). Am. J. Pathol. 1983;110(3):254-266.
  • 4. Guagère E, Prélaud P. Guide pratique de dermatologie canine. Éd. Kalianxis. 2006;(14):200-207.
  • 5. Harvey C. Rabbit and rodent skin diseases. Semin. Avian Exot. Pet. Med. 1995;4(4):195-204.
  • 6. Harvey RG. Demodex cuniculi in dwarf rabbits (Oryctolagus cuniculus). J. Small Anim. Pract. 1990;31:204-207.
  • 7. Harvey RG, Whitbread TJ, Ferrer L et coll. Epidermotropic cutaneous T-cell lymphoma (mycosis fungoides) in Syrian hamsters (Mesocricetus auratus). A report of six cases and the demonstration of T-cell specificity. Vet. Dermatol. 1992;3(1):13-19.
  • 8. Heatley JJ, Smith AN. Spontaneous neoplasms of lagomorphs. Vet. Clin. Exot. Anim. 2004;7(3):561-577.
  • 9. Jekl V, Hauptman K, Jeklova E et coll. Demodicosis in nine prairie dogs (Cynomys ludovicianus). Europ. Soc. Vet. Dermatol. 2006;17(4):280-283.
  • 10. Kent MS. The use of chemotherapy in exotic animals. Vet. Clin. Exot. Anim. 2004;7(3):807-820.
  • 11. Kessler JF, Jones SE, Levine N et coll. Isoretinoin and cutaneous helper T-cell lymphomas (mycosis fungoides). Arch. Dermatol. 1987;123(2):201-204.
  • 12. Kwochka KW. Retinoids in veterinary dermatology. In: Kirk RW, ed. Current veterinary therapy. WB Saunders Co, Philadelphia. 1989:553-560.
  • 13. Martorell J, Such R, Fondevilla D et coll. Cutaneous epitheliotropic T-cell lymphoma with systemic spread in a Guinea Pig (Cavia porcellus). J. Exot. Pet Med. 2011;20(4):313-317.
  • 14. Meredith A. Skin Diseases of rodents. In Pract. 2010;32:16-21.
  • 15. Mircean V, Titilincu A, Bagut T et coll. Research on the etiology of skin diseases in laboratory animals. Bull. UASVM. 2009;66(2):112-118.
  • 16. Noli C, Van der Horst HHA, Willemse T. Demodicosis in Ferrets (Mustela putorius furo). Vet. Q. 1996;18(1):28-31.
  • 17. Prats M, Fondevilla D, Rabanal RM et coll. Epidermotropic cutaneous lymphoma (mycosis fungoides) in an SD Rat. Vet. Pathol. 1994;31(3):396-398.
  • 18. Ronot P, Nicolier A. Lymphome cutané chez un hamster: diagnostic et proposition de traitement. Prat. Anim. Sauvages Exot. 2010;10(1):5-8.
  • 19. Rosenbaum MR, Affolter VK, Usborne AL et coll. Cutaneous epitheliotropic lymphoma in a ferret. J. Am. Vet. Med. Assoc. 1996;209(8):1441-1444.
  • 20. White SD, Rosychuk R, Scott KV et coll. Use of isoretinoin and etretinate for the treatment of benign cutaneous neoplasia and cutaneous lymphoma in dogs. J. Am. Vet. Med. Assoc. 1993;202(3):387-391.
  • 21. White SD, Terry C, Logan A et coll. Lymphoma with cutaneous invlovment in three domestic rabbits (Oryctolagus cuniculus). Vet. Dermatol. 2000;1:61-67.

Points forts

→ La démodécie est une affection parasitaire rare chez le chien de prairie.

→ Lors de démodécie chez un rongeur adulte, une cause d’immunodépression doit être recherchée.

→ Le lymphome cutané peut être associé à la démodécie chez le chien de prairie.

1a. Aspect des plaies lors de la première visite. Lésion sous le cou, avec des signes de surinfection.

1b. Aspect des plaies lors de la première visite. Lésion sur le dos de type nummulaire.

2. Lésion en regard de la région génito-anale lors de la seconde visite.

3. Vue au microscope (grossissement x 40, coloration à l’hématéine-éosine) d’une coupe histologique de biopsie cutanée. Infiltration diffuse du derme par une population tumorale de cellules rondes à noyau volumineux et à cytoplasme réduit, compatible avec une origine lymphoïde. Noter la présence d’un Demodex dans la lumière d’un follicule pileux (flèche).

4. Vue au microscope (grossissement x 20, coloration à l’avidine-biotine-peroxydase) d’une coupe histologique de biopsie cutanée. Le cytoplasme des cellules tumorales est positif à l’immunomarquage CD3 (coloration marron), confirmant l’origine lymphoïde T. Les cellules infiltrent l’épiderme et la gaine folliculaire, ce qui est compatible avec un lymphome T épithéliotrope.

5. Démodécie chez un hamster.

TABLEAU
Analyses biochimiques et numération et formule sanguines

Formations e-Learning

Nouveau : Découvrez le premier module
e-Learning du PointVétérinaire.fr sur le thème « L’Épanchement thoracique dans tous ses états »

En savoir plus

L'infographie du mois

Boutique

Parce que l’échographie se démocratise et n’est plus réservée qu’au seul vétérinaire spécialiste, Hélène Kolb, Isabelle Testault, avec la collaboration de Delphine Rault et de Laure Gatel pour les chapitres ayant trait à l’appareil reproducteur, nous font partager dans cet ouvrage toute leur expertise en échographie abdominale du chien et du chat. L’aspect échographique normal et pathologique de chaque organe est décrit dans cet atlas de référence comprenant plus de 600 images.
Découvrir la boutique du Point Vétérinaire

Agenda des formations

Retrouvez les différentes formations, évènements, congrès qui seront organisés dans les mois à venir. Vous pouvez cibler votre recherche par date, domaine d'activité, ou situation géographique.

Calendrier des formations pour les vétérinaires et auxiliaires vétérinaires

En savoir plus

Newsletters


Ne manquez rien de l'actualité et de la formation vétérinaires.

S’inscrire aux Lettres vétérinaires
S’inscrire à La Lettre de l'ASV



En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour vous proposer des services et offres adaptés à vos centres d’intérêts.X
Pour en savoir plus et paramétrer les cookies...