Le point Vétérinaire Canin n° 317 du 01/07/2011
 

CHIRURGIE DES REPTILES

Cas clinique

Norin Chai

Ménagerie du Jardin des plantes
Muséum national d’histoire naturelle
57, rue Cuvier
75005 Paris

Une rétention de crochets doit être suspectée devant une tuméfaction de la mandibule supérieure chez les vipéridés. Des précautions sont à prendre avant de manipuler ces espèces venimeuses.

Résumé

→ Une vipère heurtante est présentée en consultation pour une masse localisée en région buccale. À l’examen clinique rapproché sous anesthésie, la lésion se révèle être une tuméfaction de la gaine principale du crochet gauche. Celle-ci est due à la rétention de multiples crochets dans cette gaine. Une intervention chirurgicale réparatrice permet de retrouver une topographie normale des éléments anatomiques. Les crochets sont retirés un à un.

→ Il convient de connaître les techniques de contention des ophidiens venimeux avant de les manipuler et de réaliser un acte chirurgical chez ces espèces.

Ce cas clinique est la première description d’une rétention de crochets chez une vipère heurtante (Bitis arietans).

CAS CLINIQUE

1. Commémoratifs et anamnèse

Une vipère heurtante femelle, d’âge inconnu (arrivée adulte à la ménagerie du Jardin des plantes, en 1998), est présentée pour une tuméfaction interne localisée sur le maxillaire gauche, apparue depuis plusieurs semaines.

Les conditions de détention sont correctes. La clinique est d’évolution progressive sans atteinte de l’état général.

2. Examen clinique

L’examen à distance révèle un animal en bon état général avec un comportement alimentaire normal. La présence d’une masse sur la maxillaire gauche évoque une cause infectieuse (abcès) ou néoplasique de la glande venimeuse ou des tissus mandibulaires (tégument ou osseux) avoisinants.

L’examen clinique rapproché est effectué sous anesthésie générale (encadré 1). À T0, le serpent reçoit une injection intramusculaire de l’association de kétamine (20 mg, soit 24,4 mg/kg, Imalgène(r)) et de dexmédétomidine (0,2 mg, soit 244 µg/kg, Dexdomitor(r)). L’induction est rapide (T0 + 15 minutes) et la myorésolution complète, témoignant de l’atteinte d’un stade anesthésique chirurgical. L’anesthésie est contrôlée par les mesures des fréquences cardiaque et respiratoire. L’animal est placé sur un tapis chauffant, intubé et maintenu à 1 % d’isoflurane avec un débit de 1,5 l d’oxygène. L’analgésie est complétée par une injection intramusculaire de butorphanol (0,2 mg, soit 0,24 mg/kg, Torbugésic(r)).

À l’examen, la masse se révèle être une tuméfaction de la gaine principale du crochet gauche, due à la rétention de multiples crochets présents dans cette gaine (photo 1).

3. Examen radiographique

L’examen radiographique de la région permet d’écarter l’hypothèse d’une atteinte osseuse.

4. Diagnostic et traitement

La vipère présente une rétention de crochets. Le traitement est chirurgical.

Temps opératoire

Pour prévenir toute obstruction postchirurgicale de la glande à venin en regard de la lésion, la glande est énucléée. Une incision est effectuée sur 1 cm à mi-chemin entre l’œil et la lèvre supérieure, et ce parallèlement à celle-ci. Une dissection mousse permet d’isoler la glande jusqu’à son canal excréteur. Une ligature puis une incision du canal permettent une énucléation complète (photos 2 et 3). La plaie est refermée en un plan avec des points simples en U à l’aide de fil résorbable (Vicryl 3.0(r)).

Ensuite, au sein de la gaine tuméfiée, les crochets retenus sont enlevés un à un à l’aide d’une pince hémostatique. Le crochet “physiologique” est celui qui présente le plus de résistance au retrait car il est normalement fixé à la mâchoire.

En comparant avec la gaine saine controlatérale, du tissu hyperplasique de la gaine lésée est retiré pour lui donner une forme physiologique. La gaine est incisée sur toute sa longueur, puis débarrassée de ses excès tissulaires. Les bords libres sont rapprochés et suturés avec des points simples à l’aide de fil résorbable (Vicryl 3.0(r)). La taille de l’orifice à laisser est décidée par rapprochement avec l’autre gaine, et en s’aidant du seul crochet maintenu en place.

Au total, une dizaine de crochets retenus ont été retirés (photo 4).

Suivi postopératoire

Une crème antiseptique et anti-inflammatoire est appliquée sur la plaie (Panolog(r)).

Le réveil est obtenu grâce à l’administration intramusculaire d’atipamézole (Antisedan(r)) selon le même volume que celui de la dexmédétomidine (Dexdomitor(r)) injectée à T0 + 1 h 30 (soit 0,25 mg). Au réveil, l’animal reçoit par voie intramusculaire de la danofloxacine (18 mg, soit 22 mg/kg, une fois, A180(r)) et du butorphanol (0,24 mg/kg, tous les jours pendant 2 jours, Torbugésic(r)).

À T0 + 24 jours, l’animal mange seul une souris et présente des selles normales (photo 5). À T0 + 4 mois, une souris est proposée en direct et, de nouveau, un comportement d’attaque normal est observé. À T0 + 2 ans, l’examen clinique est normal et aucune récidive n’a été notée.

DISCUSSION

1. Particularités du cas

Cette atteinte n’a jamais été décrite auparavant. Aussi, la prévalence d’une telle affection semble très faible et ne suppose pas de facteurs favorisants particuliers (base congénitale, âge, sexe, etc.). Une rétention de crochets doit cependant être suspectée devant une tuméfaction de la mandibule supérieure chez les vipéridés.

Chez les serpents venimeux, une anesthésie est préférable avant de réaliser des examens cliniques rapprochés et exhaustifs. Dans ce cas, l’utilisation de butorphanol a permis d’obtenir une analgésie, tout en potentialisant les effets anesthésiques de la dexmédétomidine et de la kétamine. Le choix d’une dose inférieure à celle décrite (1 à 20 mg/kg, par voie intramusculaire) a été motivé par le fait que l’intervention chirurgicale est superficielle et mineure [4].

Celui de la danofloxacine comme antibiotique de couverture est ici d’ordre logistique. La préparation permet une antibiothérapie (préventive ou curative) en une seule injection, limitant les manipulations.

2. Particularités anatomiques

La vipère heurtante, comme tous les vipéridés, présente une denture solénoglyphe avec des dents à venin situées à l’avant de la mâchoire supérieure, pouvant se replier contre le palais au repos. En forme de canules, elles permettent à l’animal d’introduire son venin sans en perdre. Au lieu d’être enracinées dans des alvéoles, les dents de serpent sont faiblement rattachées à la surface de la mâchoire. Elles sont constamment remplacées tout au long de la vie de l’animal. Même les dents venimeuses sont perdues de cette façon, mais leur remplacement est rapide. Les dents qui tombent s’incrustent souvent dans la proie, lorsque celle-ci est entraînée dans la bouche du serpent, et sont alors avalées [3]. Des crochets sont retrouvés régulièrement dans les selles.

3. Manipulation des ophidiens venimeux

Hormis les interventions sur la glande à venin, la chirurgie des ophidiens venimeux ne présente pas de spécificité comparativement à celle des autres serpents [2]. En revanche, par leur caractère venimeux, le danger est important. Le risque de morsure est maximal lors des opérations routinières (entretien des cages, nourrissage, soins médicaux courants, prélèvement du venin pour les élevages professionnels) [1]. Paradoxalement, lors d’une intervention chirurgicale, le danger diminue car chaque participant est très vigilant quant à son rôle. Celui du vétérinaire est complexe. Alors que son attention est dirigée vers l’acte chirurgical, il est responsable des accidents pouvant survenir pour lui-même, pour l’aide opératoire, pour le personnel et les clients de la clinique ou de l’élevage, pour le voisinage en cas de fugue et pour l’animal. Des précautions permettent de limiter ces risques (encadré 2).

Un accord avec le responsable du service antipoison le plus proche susceptible d’hospitaliser en urgence une personne mordue doit être établi pour toutes les cliniques spécialisées dans les reptiles, les élevages à visée pharmaceutique et les vivariums détenant des espèces dangereuses.

Conclusion

La consultation des ophidiens venimeux présente un caractère dangereux. Les phases critiques concernent surtout l’approche et la contention. Les manipulations doivent toujours être effectuées par des personnes averties et expérimentées. Au-delà de cet aspect, la médecine et la chirurgie de ces animaux ne présentent pas de différence avec celles des autres serpents.

Références

  • 1. Fertard B. Abcès rénal et mésentérique chez un cobra (Naja naja sputatrix). Prat. Anim. Sauvages Exot. 2003;3(3):3-7.
  • 2. Funk RS. Venomoid Surgeries in Snakes. In: ARAV Ann. Proc. 2001:31.
  • 3. Funk RS. Snakes. In: Reptile medicine and surgery. 2nd ed. Mader DR, ed. Saunders Elsevier, Saint Louis, Missouri. 2006:42-57.
  • 4. Mosley C. Pain and nociception in reptiles. Vet. Clin. Exot. Anim. Pract. 2011;14(1):45-60.

ENCADRÉ 1
Contention d’un serpent venimeux en vue d’une injection anesthésique intramusculaire

→ Lors de la contention, pour la sécurité de tous, la personne qui effectue l’immobilisation est celle qui dirige les opérations. Elle demande aux personnes présentes de se reculer avant d’ouvrir le terrarium.

→ Le serpent est soulevé à mi-corps à l’aide d’un crochet à long manche, déposé au sol, puis plaqué par le cou avec un instrument mousse (une raclette de sol en caoutchouc, par exemple). Le manipulateur saisit ensuite l’animal derrière la tête avec une main non gantée et place immédiatement le corps du serpent sous son bras afin d’éviter que tout le poids de l’animal ne se reporte sur les cervicales et, surtout, pour contrecarrer les mouvements de vrillage du serpent.

→ Une fois la contention bien assurée, l’animal reçoit l’injection intramusculaire anesthésique, puis est transféré dans une boîte sécurisée.

ENCADRÉ 2
Précautions à prendre lors de la manipulation d’espèces venimeuses

→ Tenir compte en tout premier lieu des capacités du propriétaire ou du responsable animalier (qui sont le plus souvent les personnes les plus aptes à effectuer la contention). Dans le doute, il est préférable de renoncer ou de chercher d’autres aides.

→ Ne jamais manipuler seul l’animal, même après que celui-ci est sous anesthésie.

→ Limiter le nombre de personnes dans la salle à deux ou à trois.

→ Si l’intervention a lieu à la clinique, choisir une plage horaire hors consultation, lorsque les portes donnant sur l’extérieur sont fermées à clé. Rendre toute fugue impossible doit être une préoccupation constante.

D’après [1].

Points forts

→ Une rétention de crochets doit être suspectée devant une tuméfaction de la mandibule supérieure chez les vipéridés.

→ Des précautions sont à prendre avant de manipuler ces espèces venimeuses.

→ Chez les serpents venimeux, il est préférable d’effectuer une anesthésie avant de pratiquer des examens cliniques rapprochés et exhaustifs.

1. Examen rapproché de la masse mandibulaire sous anesthésie générale. Après une anesthésie fixe, l’animal est intubé pour un relais anesthésique gazeux.

2. Énucléation de la glande à venin gauche : dissection de la glande.

3. Énucléation de la glande à venin gauche : ligature du canal de la glande.

4. Examen des crochets et de la glande à venin après leur exérèse.

5. Vipère à J0 + 24 jours après l’intervention chirurgicale.

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