Le point Vétérinaire n° 313 du 01/03/2011
 

NUTRITION FÉLINE

Dossier

Nicolas Massal*, Édith Beaumont-Graff**


*Clinique vétérinaire de la Paix,
344, boulevard de la Paix, 64000 Pau
**Clinique vétérinaire,
145, route d’Avignon, 30000 Nîmes

Une approche comportementale doit être intégrée au traitement de l’obésité chez le chat, afin d’en favoriser la réussite.

L’obésité, d’origine multifactorielle, est due à une consommation de calories supérieure aux besoins de l’animal. Elle peut avoir pour origine des troubles du comportement alimentaire ou exploratoire, qui ont eux-mêmes plusieurs causes possibles souvent associées. Les aspects comportementaux doivent être intégrés dans la conduite diagnostique et thérapeutique.

Comportement alimentaire du chat

La connaissance des données éthologiques, physiologiques et épidémiologiques est indispensable pour comprendre, prévenir et traiter les troubles des conduites alimentaires.

Comportement de prédation

Le chat est un chasseur solitaire de petites proies. La dépense énergétique est importante et le rendement est faible. Les chats se spécialisent selon les ressources disponibles, leur habileté et leurs apprentissages. La composition constante de la ration correspond au mode naturel d’alimentation du chat, qui a besoin également de points d’alimentation multiples, et qui réclame une activité intellectuelle et physique [5, 10].

Les systèmes motivationnels de la faim et de la prédation sont indépendants : le chat bien nourri chasse, même si la faim intensifie le comportement de prédation.

Rythme des prises de nourriture

Conditionné par la valeur nutritive des proies, par leur disponibilité et leur accessibilité, le rythme des prises de nourriture est organisé en consommation continue. Le chat effectue des prises de nourriture en petite quantité 15 à 20 fois par jour.

Les chats apprécient la routine, tant dans la composition que dans les lieux et les moments de distribution.

Rituels

Les émotions positives sont nettement apéritives chez le chat. C’est ainsi, par exemple, que les caresses stimulent l’appétit des animaux hospitalisés. Le chat mange donc de bon appétit quand son maître s’occupe de lui en distribuant de la nourriture : le plaisir de la caresse est associé à celui de manger (photo 1). Quand le chat apprécie les caresses, les rituels développés autour de la nourriture sont renforcés par la satisfaction associée du propriétaire : ce sont des moments de partage très forts pour les deux protagonistes.

Mécanismes de satiété

Le rassasiement est le signal d’arrêt du repas, il correspond au degré de remplissage de l’estomac. La satiété équivaut à la couverture des besoins de l’organisme et à l’absence de besoin de se nourrir entre les repas. Il n’existe pas un seul centre de la faim ou de la satiété, mais de nombreux processus centraux et périphériques. Parmi les nombreux facteurs, retenons que :

– la teneur en matière grasse de l’aliment perturbe la régulation des prises alimentaires de nombreux chats en augmentant la consommation (appétence augmentée) ;

– le volume du repas importe plus que la densité énergétique, et les croquettes à faible valeur énergétique sont à privilégier ;

– le rassasiement et la satiété sont favorisés par la présence de fibres et les aliments humides ;

– l’obésité en elle-même, probablement par les modifications endocriniennes qu’elle entraîne, semble avoir pour conséquence de modifier le rassasiement et la satiété. C’est un cercle vicieux : plus le chat est gros, plus il mange. La stabilité émotionnelle intervient dans la régulation de la prise alimentaire, d’où l’importance de mesures environnementales contribuant à réduire le stress, principalement les dispositifs d’enrichissement du milieu [1, 4] ;

– le système qui contrôle la faim ou la satiété “apprend” et se modifie au cours du temps.

Stérilisation

Les chats stérilisés ont un risque plus élevé d’obésité pour de multiples raisons : augmentation de la consommation alimentaire, variations métaboliques, plus grande sédentarité.

Quelle influence réelle la stérilisation a-t-elle sur le comportement alimentaire ? Des études indiquent une élévation de la consommation alimentaire dans la période qui suit l’intervention et le métabolisme semble s’orienter vers un plus grand stockage lipidique. La réalité est moins univoque et moins prévisible [8].

Des enquêtes montrent des effets différents si la stérilisation est effectuée avant la puberté (les variations hormonales sont évitées) [8]. Les essais pour confirmer l’intérêt de cette stratégie restent à faire.

Effectif de chats

Le risque d’obésité paraît moindre dans les foyers possédant 3 chats ou plus [1].

2 Comportement alimentaire pathologique

Étiopathogénie

L’obésité est liée à une surconsommation calorique, par excès d’ingestion ou défaut du signal d’arrêt.

Cause ou conséquence de la baisse générale d’activité, la sédentarité spontanée ou forcée diminue le besoin énergétique et participe à la prise de poids (photo 2).

DÉFAUT DU SIGNAL D’ARRÊT

Lors d’anxiété, manger procure un apaisement, qui met fin à l’ingestion. Progressivement, la détente apparaît de plus en plus tardivement, et le chat cherche à ingérer de plus grandes quantités, de plus en plus souvent. Cette conduite devient instrumentalisée.

La séquence comportementale de prise alimentaire s’est progressivement raccourcie, avec une perte du signal d’arrêt puis une perte de la séquence appétitive. Ce comportement est alors addictif, au sens où il y a dépendance à l’ingestion alimentaire pour apaiser les émotions.

Cette boulimie (augmentation pathologique de l’appétit) se retrouve dans plusieurs tableaux cliniques, tels que l’anxiété permanente et la dépression chronique.

Le signal d’arrêt peut aussi n’avoir jamais réellement existé. C’est le cas des chats qui présentent un déficit des autocontrôles depuis leur plus jeune âge.

Ce défaut s’accompagne souvent d’une hyperactivité et de régurgitations fréquentes, ce qui réduit le risque d’obésité.

EXCÈS DE CONSOMMATION

Cet excès peut avoir une origine centrale ou contextuelle, comme :

– des dysendocrinies, des troubles thyroïdiens, un diabète sucré ;

– des administrations répétées de corticoïdes ou de progestatifs ;

– des malformations et des tumeurs du système nerveux central ou périphérique ;

– une distribution en nombre limité de repas d’un aliment très appétent et énergétique. Chaque repas est une occasion d’excitation, amenant le chat à manger plus que sa faim ne lui commanderait. La phase de rassasiement primaire est suivie d’une hypoglycémie réactionnelle induisant une forte irritabilité et des comportements d’agression, ou un comportement de prédation [6].

Cet excès est aussi lié à l’apaisement apporté par les rituels présents autour de la distribution de nourriture : le chat mange également pour le plaisir de se faire caresser ou d’entretenir une communication rassurante avec son propriétaire.

BAISSE D’ACTIVITÉ

Plusieurs causes peuvent réduire l’activité du chat et ses dépenses énergétiques :

– la prise de poids elle-même ;

– la sédentarité forcée (vie en appartement, absence de distractions, etc.) ;

– les états d’anxiété permanente ou de dépression.

Symptômes à rechercher

En cas d’obésité, une sémiologie comportementale rigoureuse permet de préciser la présence ou non d’un état anxieux ou dépressif, ou un déficit des autocontrôles (photo 3). Les éléments recueillis servent à mettre en place une prescription raisonnée et adaptée. Certains éléments sont à rechercher particulièrement, tels que :

– le mode de vie (possibilité de sorties, tableaux des activités, relations sociales) ;

– le type d’aliment et les modalités de distribution ;

– l’intégrité de la séquence d’alimentation : le mode de déclenchement (par la faim, lors de tensions ou sans motif), la motricité contrôlée (prise en gueule, mastication), le rassasiement mettant fin à la séquence (gamelle vidée ou non) ;

– les agressions juste avant ou lors de la distribution des repas, qui signent souvent des erreurs d’alimentation ;

– les signes de déficit des autocontrôles (maladresse, brutalité des jeux, activité incessante, hypersensibilité, hyposomnie). Les individus hyperactifs évoluent facilement vers des états d’anxiété avec des activités substitutives telles que la boulimie ;

– la qualité et la quantité de sommeil (dyssomnie avec réveil brutal, hypersomnie, inversion du nycthémère) ;

– le toilettage (exacerbé avec une alopécie extensive lors d’anxiété, parfois onychophagie, arrêt du toilettage en cas de dépression) ;

– le comportement éliminatoire (malpropreté par marquage anxieux) ;

– une désorientation spatiale et temporelle, des vocalises, parfois une exploration orale dans les dépressions d’involution  ;

– un marquage facial modifié, fortement diminué ou, à l’inverse, très intensifié ;

– les activités, la capacité de jeu (évitement, perte d’initiative et d’intérêt, attitude de retrait chronique, irritabilité avec agressivité ; asthénie avec réaction violente lors de stress dans les dépressions aiguës).

La mise en évidence d’un trouble du développement (syndrome de privation, phobie sociale) est importante car s’il est ancien sa présence assombrit le pronostic.

3 Traitement

Traitement étiologique

Certaines causes sont identifiées et contrôlables. C’est le cas des erreurs alimentaires ou des modalités de distribution inappropriées. D’autres relèvent d’affections organiques : dysendocrinie, lésions centrales, etc. Leur prise en charge médicale est prioritaire, les mesures évoquées ci-après complètent alors le dispositif thérapeutique.

Les motifs d’anxiété sont variés. Certains perdurent et méritent l’attention : milieu clos, surpopulation, cohabitation entre chats, etc. Mais, dans bien des cas, les causes des troubles émotionnels ou le déficit des autocontrôles ont disparu depuis longtemps.

En cas de dépression, la perturbation est suffisamment profonde pour que le fait de contrôler l’origine éventuelle (traumatisme, vieillissement) de cette maladie ne dispense pas d’une prise en charge spécifique.

Psychotropes

Le choix du psychotrope est influencé par l’ensemble du tableau clinique :

– la sélégiline (1 mg/kg) est utilisée principalement lors de déficit des autocontrôles et d’état dépressif chronique ;

– la clomipramine (0,2 à 0,8 mg/kg) possède une action anxiolytique, parfois sédative, avec un risque de constipation aux doses élevées. Les effets inhibant le jeu sont inconstants, mais leur occurrence est un obstacle à l’exercice physique prescrit ;

– la fluoxétine (1 à 2 mg/kg) peut être prescrite pour ses effets anxiolytiques, régulateurs des autocontrôles, et son action secondaire anorexigène. Dans notre expérience, les effets anorexigènes sont variables et peu prévisibles, et sont surtout nets chez les hyperactifs ;

– la fluvoxamine (2 à 6 mg/kg) peut être intéressante à faible dose pour relancer l’activité des individus très inhibés ;

– la miansérine (2 à 5 mg/kg) relance l’activité chez les animaux inhibés, avec une augmentation de la consommation alimentaire. L’effet recherché est principalement désinhibiteur et antidépresseur ;

– l’α-casozépine (15 mg/kg) agit sur l’anxiété, et diminue la boulimie substitutive associée à l’angoisse ;

– la phéromonothérapie, fraction F3 (Feliway®) agit sur la consommation alimentaire par ses effets anxiolytiques.

Les inhibiteurs spécifiques de la recapture de la sérotonine (ISRS) ont des effets anorexigènes transitoires, qui limitent la consommation alimentaire durant les premières semaines. Cependant, une prise de poids rebond est souvent observée, à la suite des modifications métaboliques induites (photo 4).

Thérapie comportementale

La distribution alimentaire “idéale” est celle qui se rapproche le plus du mode de prise de nourriture spontané du chat. Un dispositif souvent utilisé consiste à proposer au chat un aliment sec faiblement appétent, distribué ad libitum en des points variés, dissimulés ou d’accessibilité complexe, pour amener exploration et exercice. Ce mode de distribution doit recueillir l’agrément du maître et du chat. Certains propriétaires refusent de répartir des croquettes dans toute la maison (ou de glisser sur des objets roulants remplis de croquettes se déversant sur leur plancher). Le chat aussi est parfois réticent à toute nouveauté et entame rapidement une grève de la faim qui vient à bout des maîtres les plus motivés.

La solution alternative est de faire procéder à la distribution de très faibles quantités d’aliments par les propriétaires tout au long de la journée. Cela impose de prévoir en plus un aliment en libre-service car peu de maîtres sont assez disponibles pour servir leur animal plusieurs fois par jour. Les rituels de distribution ont pour objectifs de créer ou de renouer un lien social fort, et ont des vertus anxiolytiques. Il convient donc de les conserver, en les orientant vers un aliment peu énergétique.

Les jouets, les activités ludiques communes, les activités de prédation, voire les sorties, procurent au chat de l’exercice, pour la dépense énergétique, et des activités plaisantes, pour améliorer son humeur. L’enrichissement du milieu est toujours favorable, mais il est rarement suffisant à lui seul.

Faire bouger un chat obèse demande une grande motivation et beaucoup d’imagination. L’important est de pouvoir éveiller l’intérêt de l’animal, même brièvement, puis de l’entretenir pour augmenter progressivement les périodes de jeu. Le jeu peut consister à simplement déplacer son pied sous la couette pour attirer le chat ou à cacher une crevette séchée en hauteur.

La meilleure structuration de l’espace de vie en champs d’activité est indispensable, car elle favorise l’apaisement dans les aires de repos et la stimulation dans celles d’activité (observation, poursuites, chasse, etc.). Les phéromones peuvent venir compléter ces dispositifs écologiques.

Aspect comportemental des mesures diététiques

Sur le plan strictement nutritionnel, la restriction des apports énergétiques peut passer par leur mesure stricte. Le caractère potentiellement anxiogène de la restriction conduit parfois à une ingestion très rapide, comme si la rareté poussait le chat à ingurgiter sa gamelle le plus vite possible. Une fois la ration avalée, la sensation de manque conduit l’animal à une quête obsessionnelle de nourriture, en réclamant avec insistance, en chassant tout ce qui bouge (parfois ses maîtres), en devenant irritable et agressif [3].

Les modifications alimentaires sont proposées au chat, et non imposées en remplacement de sa routine. Les nouveautés rendues accessibles sont intégrées à l’alimentation à son rythme et sans contrainte. Tout ne doit pas être changé en même temps : composition, volume, fréquence, lieu, modalités de distribution. Rien ne sert d’être pressé, le chat peut mettre des semaines à accepter certains changements.

La présence de plusieurs chats restreint la possibilité de régime individuel. Elle impose, par exemple, de placer des aliments hors de portée de l’animal obèse, trop haut ou d’accès limité par un passage trop étroit, et autres solutions individuelles créatives.

Accompagnement des propriétaires

Pour être efficace, toute prescription doit recueillir l’adhésion des maîtres.

Les représentations des chats et de leur alimentation sont très nombreuses, rarement flatteuses pour le chat : profiteur, égoïste, exploiteur de ses maîtres, cruel avec ses proies, mais aussi gourmet, délicat, sélectif, amateur de plats de qualité, etc.

Le praticien gagne à explorer la perception du maître avant de proposer des changements. Les propriétaires sous-estiment toujours l’importance que le chat accorde aux contacts au moment de la distribution, alors qu’ils justifient parfois à eux seuls la demande du chat.

Les connaissances diététiques des propriétaires sont au mieux des croyances ou des projections anthropomorphiques, au pire une identification à leurs propres habitudes. Trop souvent, régime est synonyme de restriction, donc de privation, de frustration, de souffrance. Au praticien de démontrer que la voie choisie ne tombe pas dans ces travers, et de le dire clairement.

Les différentes étapes de la motivation sont des repères pour le prescripteur (encadré 1 complémentaire sur www.WK-Vet.fr). Certaines règles sont utiles pour créer et maintenir la motivation des maîtres (encadré 2 complémentaire sur www.WK-Vet.fr).

Mettre en œuvre des changements aussi importants requiert de la part des propriétaires un engagement réel. Pour être fort, solide et durable, celui-ci doit être libre (à chaque étape, le maître doit avoir la sensation de pouvoir accepter ou refuser, il ne se sent pas contraint), public (l’édition de documents personnalisés, la participation de l’équipe soignante y aident) et coûteux (en temps, en argent ou en énergie) [2].

Conclusion

La prise de poids est l’aboutissement de toute une série de dérégulation du comportement alimentaire et le retour spontané à l’équilibre est difficile à obtenir : plus un chat est gros, plus il a faim. La première cause d’entretien de l’obésité est l’obésité, et pour lutter efficacement la première mesure à mettre en place est de faire maigrir l’animal. Un véritable plan d’action individualisé s’impose, qui doit tenir compte de tous les aspects évoqués : médicaux, nutritionnel, comportementaux, affectifs et pratiques, et conduit à des stratégies fortement individualisées. Sans une vision globale de l’action, les mesures isolées peuvent conduire à l’échec, même si elles sont parfaitement indiquées.

1. Les caresses peuvent stimuler l’appétit du chat, s’il les apprécie.

2. La sédentarité participe à la prise de poids.

3. Certains troubles comportementaux peuvent conduire à l’obésité chez le chat. Il est donc judicieux de rechercher des éléments indicateurs lors de la consultation.

4. En cas de troubles du comportement à l’origine de l’obésité ou associés, l’administration de psychotropes aide à franchir la première marche du régime, la plus difficile.

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