Le point Vétérinaire n° 299 du 01/10/2009
 

Oncologie et dermatologie bovine

Pratique

CAS CLINIQUE

Karim Adjou*, Dominique Rémy**, Bérangère Ravary-Plumioën***, Patrick Cornille****, Jeanne Brugère-Picoux*****, Nathalie Cordonnier******


*UP de pathologie du bétail et des animaux de basse-cour
**UP de reproduction
***UP de chirurgie
****Clinique vétérinaire 62390 Auxi-le-Château
*****UP de pathologie du bétail et des animaux de basse-cour
******UP d’histologie et d’anatomie pathologique
ENV d’Alfort
7, avenue du Général-de-Gaulle
94704 Maisons-Alfort Cedex

Une forme cutanée de la leucose bovine est diagnostiquée chez une jeune vache référée à l’ENV d’Alfort. Il s’agit d’une forme rare qui se manifeste de façon sporadique dans les élevages.

Résumé

Un cas de lymphosarcome cutané est diagnostiqué chez une vache de race holstein en provenance de la Somme et hospitalisée à l’ENV d’Alfort pour des masses cutanées multiples réparties sur tout le corps. La localisation et l’aspect des masses permettent de suspecter des tumeurs cutanées. La dégradation rapide de l’état de l’animal conduit à son euthanasie. L’examen nécropsique révèle une adénomégalie généralisée. Les deux reins présentent des masses blanchâtres multiples. Le tableau lésionnel est caractéristique de l’évolution d’un lymphome multicentrique, confirmé à l’examen histologique de la peau, des reins et des nœuds lymphatiques.

La leucose bovine est une néoplasie maligne et mortelle qui existe sous différentes formes. La forme sporadique se manifeste essentiellement chez les veaux et les jeunes adultes. La maladie est caractérisée, primitivement, par des nodules cutanés multifocaux avec une réaction d’un ou de plusieurs nœuds lymphatiques superficiels, puis secondairement, une atteinte des organes internes est notée. Cette maladie, fréquente en élevage laitier, est répandue dans le monde. En revanche, les lymphosarcomes cutanés sont rares chez les bovins et apparaissent de façon sporadique dans les élevages [6, 7]. Ce cas clinique de lymphosarcome cutané rare vient compléter les deux cas cliniques de leucoses bovines hospitalisés à l’ENV d’Alfort et récemment rapportés [6].

Cas clinique

1. Anamnèse

Une vache de race holstein en provenance de la Somme et âgée de 3 ans et demi est hospitalisée le 2 janvier 2009 à l’ENV d’Alfort pour de multiples masses cutanées réparties sur tout le corps (cou, région dorso-lombaire, abdomen, flancs, partie proximale des membres) (photo 1). Selon l’éleveur, celles-ci sont présentes depuis plusieurs mois. Elles n’étaient pas ulcérées initialement.

2. Examen clinique et évolution

Le poids de la vache est estimé entre 450 et 500 kg. À son arrivée, son état d’embonpoint est correct (estimé à 3 sur une échelle de 5). Elle est calme, sa température rectale est de 38,8 °C, sa fréquence cardiaque de 59 à 66 battements/minute et sa fréquence respiratoire varie de 20 à 34 mouvements/minute. Pendant toute l’hospitalisation, la vache présente un manque d’appétit et un ralentissement du transit et de la rumination. Après 48 heures, une atteinte de l’appareil locomoteur est observée, avec une faiblesse du membre postérieur gauche. Dès le troisième jour, la vache reste en décubitus sterno-abdominal. Son état général se dégrade. L’examen clinique permet de mettre en évidence des muqueuses pâles, des troubles respiratoires (polypnée) et nerveux. Le membre postérieur gauche est totalement paralysé et le membre postérieur droit présente un déficit nociceptif en partie distale. Les masses sont surélevées et de taille variable. Elles atteignent parfois 5 cm de diamètre. Elles sont mobilisables, bien délimitées, à bords irréguliers (diaporama complémentaire sur www.WK-Vet.fr). Certaines sont ulcérées en région ventrale du cou, du fanon, de la région préscapulaire et sur les deux faces latérales des épaules (photo 2). De plus, les nœuds lymphatiques superficiels sont hypertrophiés.

Un traitement est mis en place, à base d’anti-inflammatoires (méloxicam : Metacam®) et d’antibiotiques (association de streptomycine et de benzylpénicilline : Duphapen-Strep®). Afin de prévenir les surinfections, des soins sont aussi pratiqués localement (oxytétracycline en spray sur les lésions).

L’état général de l’animal se dégrade rapidement. Ce dernier se place en décubitus latéral et des troubles respiratoires marqués ainsi que des plaintes sont audibles. L’euthanasie est décidée.

3. Hypothèses diagnostiques

La leucose bovine enzootique (LBE) d’origine virale est d’emblée écartée à la suite de résultats sérologiques négatifs (contrôle systématique de la brucellose et de la LBE à l’entrée en hospitalisation). Épidémiologiquement, la France est considérée officiellement indemne de LBE depuis 2003.

Les lésions cutanées, l’hypertrophie des nœuds lymphatiques superficiels, ainsi que l’âge du bovin (3 ans et demi) permettent de suspecter une leucose sporadique cutanée. Ce type de néoplasie doit être distingué d’autres tumeurs de la peau à localisations multiples, parmi lesquelles le mastocytome (très rare) et les tumeurs des enveloppes des nerfs cutanés comme le neurofibrome ou le schwannome (bénins).

Une papillomatose (virale) est également suspectée en raison de l’âge de l’animal, de l’aspect (prolifératif) et de la localisation (tête, encolure) des lésions cutanées. Cette hypothèse est vite écartée en l’absence de lésions sur la mamelle et les paupières, et face à la dégradation de l’état général (le pronostic de la papillomatose est relativement bon).

4. Examen nécropsique

Le bovin est euthanasié en raison de la dégradation de son état général. Le 12 janvier 2009, un examen nécropsique est réalisé au service d’anatomie pathologique de l’ENV d’Alfort. Outre les observations déjà relevées en clinique, il révèle que :

– les lésions cutanées intéressent uniquement le derme (pas d’infiltration du tissu conjonctif sous-cutané) ;

– l’adénomégalie est généralisée, et particulièrement marquée sur les nœuds lymphatiques préscapulaire droit, iliaques, trachéo-bronchiques gauches et rétromammaires dont certains atteignent 30 cm de long (nœuds lymphatiques iliaques) (photos 3 et 4). À la coupe, le parenchyme apparaît blanchâtre, uniforme avec des plages de nécrose (photo 5) ;

– un emphysème interstitiel et marginal discret est observé sur les lobes pulmonaires ;

– les deux reins présentent des masses blanchâtres multiples, intracorticales, de même aspect que le parenchyme des nœuds lymphatiques (photo 6). La plus volumineuse mesure 5 cm de diamètre.

Le tableau lésionnel observé sur cet animal est en faveur de l’évolution d’un lymphome multi– centrique affectant les nœuds lymphatiques, la peau et les reins.

5. Analyses histologiques

Plusieurs coupes de peau, de nœuds lymphatiques et de rein sont observées. Sur le rein, la population cellulaire est dense, monomorphe, tumorale, avec des formations nodulaires bien délimitées (photo 7). Les cellules sont non jointives, de contours grossièrement sphériques et de taille moyenne. Le rapport nucléocytoplasmique est élevé avec un cytoplasme peu abondant et parfois éosinophile. Le noyau des cellules est sphérique, central à excentré, à chromatine dense formant parfois un ou plusieurs petits nucléoles. Les atypies cytonucléaires sont marquées, mais l’index mitotique est faible.

La même population cellulaire est observée dans la peau, avec infiltration des faisceaux de fibres de collagène du derme profond, et dans les nœuds lymphatiques avec effacement de l’architecture normale (photo 8). L’analyse histologique met en évidence une infiltration cellulaire tumorale de nature lymphomateuse dans les reins, les nœuds lymphatiques et la peau, compatible avec un diagnostic de lymphome multicentrique.

Le diagnostic de leucose bovine cutanée est établi sur la base des signes cliniques, et grâce aux résultats des examens nécropsique et histologique.

Discussion

Les lymphosarcomes ou les lymphomes sont des néoplasies du système lymphatique [8]. Dans l’espèce bovine, ils sont regroupés sous le terme de leucose, et l’affection est maligne et mortelle. Deux formes différentes de leucose bovine existent, selon des critères épidémiologiques et clinicopathologiques [3, 4].

1. Deux formes de leucose

• La leucose bovine enzootique (LBE) est observée sur des animaux âgés de plus de 24 mois, avec un pic d’incidence entre 5 et 8 ans, en particulier chez les vaches laitières de réforme. Les tumeurs se localisent surtout sur les nœuds lymphatiques, l’abdomen, la rate, l’utérus et les reins. Cette forme est attribuée au virus leucémogène bovin qui a un tropisme pour les lymphocytes de type B, dans lesquels il peut persister. Il s’agit d’un ribovirus enveloppé, classé au sein de la famille des Retroviridae (genre Deltaretrovirus), dans la sous-famille des Oncornavirinae.

• La forme sporadique (LBS) se présente préférentiellement chez le jeune. Son étiologie est in– connue, mais non associée au virus leucémogène bovin. La LBS est divisée selon des critères cliniques en trois sous-types.

2. Formes juvénile, thymique et cutanée de LBS

• La forme juvénile de LBS est rencontrée chez les veaux de moins de 6 mois. Il existe une prolifération généralisée du tissu lymphoïde au niveau des nœuds lymphatiques, de la rate, du foie et de la moelle osseuse.

• La forme thymique de LBS est observée entre l’âge de 6 et 30 mois, plus fréquemment dans les races à viande. Elle est caractérisée par une hypertrophie thymique, une lymphadénomégalie périphérique, associée à une hypertension de la jugulaire et des troubles respiratoires d’origine compressive (nœuds lymphatiques médiastinaux volumineux).

• La forme cutanée de LBS est universelle, décrite dans les élevages laitiers, et rencontrée chez des jeunes bovins âgés de 1 à 4 ans, sans prédisposition de sexe ni de race [2, 9]. La maladie est caractérisée par l’apparition de nodules et de plaques cutanés (1 à 5 cm) multifocaux (cou, dos, croupe, cuisse) avec une réaction d’un ou de plusieurs nœuds lymphatiques superficiels, comme cela a été observé dans ce cas. L’évolution tumorale est rare ; plusieurs organes internes peuvent être affectés, entraînant la mort de l’animal.

Les cellules tumorales sont des lymphocytes T de différents types (CD2 +, CD3 +, CD5 +,CD8 +), selon les cas, d’après diverses études immunohistochimiques de lymphosarcomes cutanés [5, 10, 11].

Les lymphosarcomes cutanés sont rares chez les bovins et apparaissent toujours de façon sporadique dans les élevages [9]. Aux États-Unis par exemple, l’incidence annuelle est estimée à 18 pour 100 000 animaux abattus [2]. Une étude menée dans le nord de l’Angleterre et en Écosse montre que sur 60 animaux abattus présentant un lymphome, seuls 3 sont de type cutané, soit 5 % des lymphomes [1].

3. Aspect et évolution lésionnelle de la LBS-forme cutanée

Les données cliniques et lésionnelles observées dans le cas décrit sont compatibles avec les données publiées sur les lymphosarcomes cutanés bovins. Cliniquement, en début d’évolution d’une leucose cutanée, des plaques de type urticaire sont notées : ces lésions sont circulaires, alopéciques et évoluent vers des formes nodulaires [2]. Les nodules peuvent s’ulcérer, comme dans le cas décrit, et des zones de nécrose centrales peuvent apparaître. D’autres lésions peuvent être recouvertes par une croûte ou saigner fréquemment. Parfois, un aspect verruqueux est rapporté. Prurigineuses ou pas, les lésions cutanées augmentent de taille et peuvent confluer.

Dans certains cas, elles progressent puis régressent en un ou plusieurs mois et la peau ne présente plus, alors, de trace lésionnelle cutanée. Les animaux développent néanmoins une forme multicentrique, avec envahissement d’organes thoraciques ou abdominaux [2]. Une étude menée sur 10 bovins atteints de lymphosarcomes cutanés a montré que dans 50 à 60 % des cas, les organes internes sont affectés [8]. L’hypertrophie des nœuds lymphatiques superficiels ou une lymphadénomégalie généralisée (dans 50 % des cas environ) sont parallèlement observées [8].

Aucun traitement efficace n’est disponible pour les leucoses bovines, quels que soient leur forme et leur sous-type. Grâce à un programme national de prophylaxie collective (introduction d’animaux indemnes et mesures d’hygiène), la situation épidémiologique de la forme enzootique virale a connu une régression constante en France, la LBE ayant à ce jour pratiquement disparu des troupeaux. L’amélioration de la situation en Europe a conduit la Commission européenne à préconiser dès 1999, un allégement des protocoles de surveillance (décision 1999/465/CE).

Restent les cas de LBS, toujours présents dans les élevages français, comme en témoignent ceux décrits à l’ENV d’Alfort. Les formes sporadiques peuvent être identifiées facilement, en particulier dans le sous-type cutané présenté ici : la nature, l’aspect, la localisation des lésions sont documentés et rapprochés de l’état général, de l’âge, et d’une recherche d’hypertrophie partielle ou généralisée des nœuds lymphatiques superficiels et profonds (exploration transrectale). Les éléments épidémiocliniques sont utilement complétés par l’examen nécropsique, voire histologique si possible (diagnostic de certitude).

Références

  • 1 – Grimshaw WTR, Wiseman A, Petrie L, Selman IE. Bovine leukosis (lymphosarcoma): a clinical study of 60 pathologically confirmed cases. Vet. Rec. 1979;105(1):55-61.
  • 2 – Jacobs RM, Messick JB, Valli VE. Tumors of the hemolymphatic system. In: ed. Donald JM. Tumors in domestic animals fourth edition. Iowa state press. A Blackwell publishing compagny, Iowa. 2002:119-198.
  • 3 – Miller JM. Bovine lymphosarcoma. Mod. Vet. Pract. 1980;61(7):588-591.
  • 4 – Okada HM, Chihaya Y, Matsukawa K, Kurosawa T, Takahashi K, Sonoda M. Pathological studies on a case of bovine skin leukosis. Jpn. J. Vet. Sci. 1987;(49)3:411-418.
  • 5 – Peleteiro MC, pinto C, Correia JJ, silva JF, Branco S. Two cases of cutaneous T cell lymphoma in friesian cows in teh Azores. Vet. Dermatol. 2000;4:299-304.
  • 6 – Rémy D, Moussay B, Guiouillier L, Millemann Y, Belbis G. Les leucoses bovines : étude de deux cas. Point Vét. 2009;294:61-64.
  • 7 – Rémy D, Moussay B, Guiouillier L, Millemann Y, Belbis G. Les deux types de leucose bovine. Point Vét. 2009;294:65.
  • 8 – Schweizer G, Hilbe M, Braun U. Clinical, haematological, immunohistochemical and pathological findings in 10 cattle with cutaneous lymphoma. Vet. Rec. 2003;153(17):525-528.
  • 9 – Scott DW & Anderson WI. Bovine cutaneous neoplasm: litterature review and retrospective analysis of 62 cases (1978 to 1990). Comp. Contin Educ. Pract. Vet. 1992;14(10):1405-1418.
  • 10 – Yin SA, Makara M, Pan Y, Ishiguro H, Ikeda M, Numakunai S, Goryo M, Okada K. Relation between phenotype of tumor cells and clinicopathology in bovine leukosis. J. Vet. Med. Sci. 2003;65(5):599-606.
  • 11 – Zwahlen RD, Tontis A, Schneider A. Cutaneous lymphosarcoma of helper/inducer T-cell origin in a calf. Vet. Pathol. 1987;24(6):504-508.

POINTS FORTS

• Le bovin est référé pour des masses cutanées présentes sur tout le corps depuis plusieurs mois. Elles n’étaient pas ulcérées initialement.

• Dans certains cas, les lésions régressent et la peau ne présente plus de trace lésionnelle cutanée alors qu’un envahissement des organes thoraciques ou abdominaux se produit.

• Une étude menée chez 10 bovins atteints de lymphosarcomes cutanés a montré que dans environ la moitié des cas, les organes internes sont affectés.

Premières observations. Des nodules sont bien visibles sur le cou, l’épaule et le dos.

Les nodules non ulcérés (en gris) côtoient d’autres qui le sont (en bleu), sur le dos de l’animal.

Adénomégalie du nœud lymphatique préscapulaire droit.

Hypertrophie du nœud lymphatique trachéo-bronchique gauche (le droit est de taille normale).

Adénomégalie du nœud lymphatique rétromammaire. La consistance est anormale et des plages de nécrose jaunâtres sont observées.

Rein droit présentant quelques tumeurs d’un diamètre de 4 à 5 cm.

Rein. Coloration à l’hémalun-éosine-safran. À plus fort grossissement, des glomérules (cadre vert) et des tubules rénaux (cadre bleu) sont observables, entourés de cellules tumorales (flèche rouge).

Peau. Coloration à l’hémalun-éosine-safran. Le derme est œdémateux et infiltré par une population inflammatoire polymorphe (flèche rouge) et par une population tumorale profonde (flèche verte).

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