Le point Vétérinaire n° 296 du 01/06/2009
 

Génétique féline

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Marie Abitbol

Unité pédagogique de génétique médicale et moléculaire, ENV d’Alfort
7, avenue du Général-de-Gaulle
94704 Maisons-Alfort Cedex
m.abitbol@vet-alfort.fr

Une myopathie semblable est diagnostiquée chez le devon rex et le sphynx. Leur parenté et l’homogénéité des lésions histopathologiques font suspecter une origine génétique commune.

La myopathie du chat devon rex, nommée à tort spasticité, a été décrite pour la première fois en 1974 par des éleveurs. De nombreux cas de chats atteints ont été rapportés dans différents pays, dans des revues spécialisées en élevage félin, mais peu de cas sont répertoriés dans les publications vétérinaires. Cependant, dès les années 1980, les éleveurs français et hollandais de la race, conscients du danger que représentait cette maladie héréditaire pour leurs lignées, ont mis en place un programme de sélection rigoureux. Dès lors, peu de cas ont été observés. Début 2007, une jeune chatte sphynx est présentée à la consultation de neurologie de l’ENV d’Alfort avec un tableau clinique de myopathie identique à celui de la myopathie du devon rex. Les histoires de ces deux races félines étant intimement mêlées, une origine génétique commune pour ces deux maladies est probable. La mise en évidence en décembre 2008, par les équipes des Drs Lyons et Shelton aux États-Unis, d’un défaut d’expression d’une des protéines du complexe multiprotéique transmembranaire associé à la dystrophine, chez un devon rex et deux sphynx, semble conforter cette hypothèse. La caractérisation fine de cette myopathie féline et du défaut moléculaire sous-jacent est en cours, aux États-Unis et à l’ENV d’Alfort.

La myopathie héréditaire du devon rex

Depuis le milieu des années 1970, les éleveurs de devon rex ont été confrontés à une myopathie héréditaire ségrégeant dans leur race. Plusieurs cas ont été répertoriés et parfois publiés dans des revues félines, en Australie, en Nouvelle-Zélande, aux États-Unis, en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas [2, 3, 5].

Les premiers symptômes ont été observés chez des chatons âgés entre 4 et 14 semaines. Ces derniers présentaient des attitudes anormales : démarche hypermétrique des membres antérieurs (qui montent très haut), port de tête bas, menton pouvant toucher la poitrine, interruption fréquente des jeux pour des périodes de repos sur le ventre, membres antérieurs étendus de chaque côté, tête reposant inclinée sur un côté, position assise sur la croupe, en se tenant très en arrière, position en chien-assis avec les antérieurs reposant sur un support, de façon à étendre au maximum la cage thoracique, course en sauts de lapin (figures 1, 2a, 2b).

Les chatons présentaient tous une flexion excessive de la nuque (cou très arqué) et une protrusion des omoplates, signes d’une faiblesse des muscles de la ceinture scapulaire. Cette flexion était accentuée lors de la marche, de la miction ou de la défécation. Les animaux avaient des difficultés à s’alimenter en raison de la ventroflexion du cou et de la position basse de la tête. Le positionnement de la gamelle en hauteur permettait de les soulager et de minimiser le risque d’étouffement par la nourriture, l’une des causes majeures de la mort des chatons myopathes. La sévérité des signes cliniques était différente d’un chat à l’autre et fluctuait d’un jour à l’autre chez un même chat, avec une alternance de périodes de grandes difficultés locomotrices et respiratoires, de fatigue intense, et de moments d’apparente nor-malité. La faiblesse musculaire s’aggravait au cours du temps, avec une intensité différente d’un individu à l’autre. L’espérance de vie des chats atteints était très variable, de quelques mois à plusieurs années.

• Dans l’étude de Malik et coll., 4 chats atteints présentaient une hypomotilité œsophagienne et un mégaœsophage [3]. Les analyses hématologiques et biochimiques de routine étaient normales, en particulier le taux sérique de créatine-kinase. Les dosages des électrolytes sanguins, potassium inclu, étaient également dans les normes. L’examen électromyographique d’un chat atteint a révélé la présence de potentiels de fibrillation et de potentiels positifs (potentiels lents de dénervation) lors de l’insertion de l’électrode dans les muscles cervicaux ou le triceps brachial. La vitesse de conduction des axones moteurs des nerfs tibial et ulnaire était normale. L’analyse histopathologique de biopsies musculaires a révélé une atteinte préférentielle des muscles proximaux des membres antérieurs. La gravité des lésions histopathologiques était corrélée positivement à l’âge et à l’atteinte clinique du chat. Chez les chatons, une proportion anormalement élevée de fibres musculaires de gros calibre et de section ronde a été observée. La présence de petites fibres de section anguleuse conduisait à une hétérogénéité de calibre. Quelques fibres dégénérescentes ou fragmentées ont été notées, ainsi que de nombreux noyaux en position sous-membranaire et des images de régénération. Chez les chats âgés et sévèrement atteints, l’hétérogénéité de calibre des fibres était plus prononcée, les images de nécrose et de régénération plus fréquentes. Il n’existait pas de prédominance d’un type de fibre et la présence de dystrophine est confirmée par immunofluorescence. Aucune dégénérescence axonale, ni démyélinisation ni infiltration cellulaire n’ont été observées lors de l’analyse des biopsies de nerfs. Toutes ces caractéristiques cliniques, électromyographiques et histopathologiques évoquaient une dystrophie musculaire.

• Les données de pedigree rapportées par les éleveurs et la réalisation de tests de croisement ont permis de mettre en évidence le mode de transmission de cette myopathie, qui est autosomique récessive [5]. Les chatons myopathes naissent donc de parents sains (porteurs sains), les rares chats myopathes capables de se reproduire étant retirés des programmes d’accouplement. Le mariage de deux porteurs sains produit en moyenne 25 % de chatons myopathes et 50 % de porteurs sains. La détection impossible des porteurs sains, avant qu’ils aient produit des chatons atteints, a conduit des éleveurs français et hollandais de devon rex à mettre en place un vaste programme de contre-sélection de l’allèle responsable de la myopathie, dès les années 1980. Les reproducteurs ont été répertoriés et leur risque de portage de l’allèle délétère a été calculé en fonction du statut de leurs ascendants et descendants. Il a ainsi été possible de faire considérablement baisser la fréquence de la maladie dans la race et, depuis, un unique cas de devon rex myopathe a été rapporté dans une revue scientifique [4].

Des cas de myopathie congénitale chez le sphynx

En février 2007, une chatte sphynx âgée de 4 mois est présentée à la consultation de neurologie de l’ENV d’Alfort avec sa sœur de portée. Elle présente une intolérance à l’effort depuis un mois, une démarche anormale avec les membres antérieurs raides et portés très hauts, une ventroflexion excessive de la nuque, une protrusion des omoplates lors de la marche (photo). La propriétaire rapporte des épisodes d’étouffement avec les aliments. Le dosage de la créatine-kinase sérique est normal. L’analyse histopathologique de biopsies des muscles triceps brachial, biceps brachial et cervical, révèle la présence de fibres de gros calibre, de section arrondie. La sœur de portée ne présente aucun signe particulier et toutes deux sont nées de parents en parfaite santé. Il s’agit du premier cas de myopathie congénitale chez un sphynx vu à l’ENV d’Alfort. Aucun autre cas n’avait été rapporté. La caractérisation fine du phénotype est entreprise en collaboration entre le laboratoire de neurobiologie, la consultation de génétique de l’ENV d’Alfort et l’éleveuse. Des cas de cette myopathie congénitale, en tous points semblable à la myopathie héréditaire du devon rex, ont déjà été rapportés par des éleveurs de sphynx, en particulier aux États-Unis, sans qu’aucune caractérisation clinique ou histopathologique du phénotype n’ait été publiée (données de la consultation de génétique de l’ENV d’Alfort).

En décembre 2008, les équipes des Drs Shelton et Lyons, aux États-Unis, ont rapporté les cas de deux sphynx non apparentés (un mâle et une femelle) et d’un mâle devon rex atteints d’une myopathie congénitale, identique à celle décrite par Malik et coll. [3]. Les études clinique, électromyographique et histopathologique de ces trois cas ont permis de confirmer l’homogénéité des symptômes de la maladie dans les deux races. Les trois chats étaient nés de parents sains et le mâle sphynx atteint avait quatre frères de portée dont deux sont myopathes [4]. Chez le devon rex, la myopathie se transmet sur le mode autosomique récessif, mais aucune étude n’a, à ce jour, été effectuée pour prouver le caractère héréditaire de la myopathie dans la race sphynx.

Une origine commune ?

La race sphynx est née en 1966 au Canada, lorsqu’une chatte domestique a donné naissance à un chaton mâle nu nommé Prune. Si la lignée de Prune n’a pas perduré, la découverte, en 1978, toujours au Canada, de trois chatons nus issus d’une femelle domestique a permis de relancer l’élevage du chat nu et d’aboutir à la race sphynx connue de nos jours. Dès l’origine, les éleveurs de sphynx ont été confrontés au manque de reproducteurs nus et aux difficultés qu’engendre l’usage de la consanguinité étroite. Plusieurs éleveurs ont ainsi eu recours à des chats de diverses races pour élargir le pool génétique du sphynx : des domestic shorthair, des siamois, des cornish rex ou encore des devon rex. Le mariage d’un sphynx et d’un devon rex produisant des chats au pelage très clairsemé, voire nus, cette race a préférentiellement été utilisée. Dès 1980, il existe des reproducteurs devon rex dans la race sphynx. Or la myopathie du devon rex n’a été rapportée pour la première fois qu’en 1974. Il est alors possible que peu d’éleveurs de sphynx aient été avertis du risque que représentait l’utilisation de devon rex de statut inconnu.

La réalisation de l’arbre généalogique des premiers sphynx a permis de mettre en évidence l’utilisation de plus de 10 devon rex porteurs avérés de la myopathie dans les premières lignées de sphynx. Certains sphynx célèbres, issus de mariages avec des devon rex ont également été identifiés comme porteurs avérés (données de la consultation de génétique de l’ENV d’Alfort).

Ainsi, l’homogénéité des symptômes de la myopathie chez le devon rex et le sphynx, la découverte récente d’un même défaut protéique chez des chats atteints des deux races et la proximité génétique du sphynx avec le devon rex, en raison de leur histoire, permettent de soupçonner une origine commune pour la myopathie. Seule l’identification de la ou des mutations causales permettra de répondre à cette question.

Figure 1 : Démarche du chaton devon rex atteint de myopathie

D’après [1].

Jeune femelle sphynx atteinte de myopathie congénitale.

Figures 2a et 2b : Exemples de position au repos du chaton devon rex atteint de myopathie

D’après [1].

Figures 2a et 2b : Exemples de position au repos du chaton devon rex atteint de myopathie

D’après [1].

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