Le point Vétérinaire n° 295 du 01/05/2009
 

Ophtalmologie féline

Pratique

CAS CLINIQUE

Caroline Siméon*, Laurent Bouhanna**, Paul Coppens***


*Clinique vétérinaire
21, rue Léo-Gausson
77400 Lagny-sur-Marne
**Clinique vétérinaire
Services d’ophtalmologie et d’anesthésie
17, bd des Filles-du-Calvaire
75003 Paris
***Clinique vétérinaire
Services d’ophtalmologie et d’anesthésie
17, bd des Filles-du-Calvaire
75003 Paris

Le lymphome est le deuxième type de tumeur intra-oculaire rencontré chez le chat. Les signes oculaires sont souvent les premières manifestations de la maladie systémique.

Résumé

Un chat âgé de 19 ans est présenté en consultation pour une hémorragie intra-oculaire unilatérale. L’examen ophtalmologique met en évidence une uvéite hypertensive associée à une masse irienne. L’analyse histologique de l’œil énucléé est en faveur d’un lymphome de l’iris, mais elle ne peut toutefois exclure un mélanome achromique. L’atteinte ultérieure de l’autre œil confirme l’hypothèse du lymphome.

Le premier type tumoral intra-oculaire rencontré chez le chat est le mélanome, suivi par le lymphome, dont l’œil est une localisation métastatique. Dans ce dernier cas, comme il s’agit d’une maladie systémique, le traitement de choix fait appel à une polychimiothérapie.

Un chat mâle castré européen âgé de 19 ans est référé en consultation spécialisée d’ophtalmologie pour une hémorragie intra-oculaire de l’œil gauche.

Cas clinique

1. Commémoratifs

Dix jours auparavant, le chat a chuté de la hauteur d’une chaise et une hémorragie intra-oculaire est apparue deux à trois jours plus tard sur l’œil gauche. Ce chat est traité depuis plusieurs années pour une insuffisance rénale chronique par du bénazépril (Fortékor®, 0,5 mg/kg/j) et reçoit une alimentation industrielle adaptée. Le traitement mis en place par le vétérinaire traitant à base de Béta-septigen collyre® (atropine, gentamicine et bétaméthasone) n’a pas permis la disparition de l’hémorragie.

2. Examen clinique

L’animal est en bon état général. Aucune anomalie n’est notée à l’examen clinique général. L’examen à distance montre un état de conscience normal et aucune difficulté de déplacement n’est mise en évidence. L’examen ophtalmologique de l’œil gauche révèle une absence de clignement à la menace et de réflexe photomoteur. Un léger écoulement mucopurulent est présent ainsi qu’un œdème de l’endothélium cornéen discret mais généralisé. Un hypopion est visible dans la chambre antérieure. La pupille est déformée. L’iris est hémorragique et semble épaissi, surtout en région ventrale. Un effet tyndall discret est présent (photo 1). Le test à la fluorescéine est négatif. La mesure de la pression intra-oculaire à l’aide du Tonopen® révèle une hypertension à 34 mmHg. L’examen de l’œil gauche au biomicroscope confirme les lésions décrites ci-dessus, notamment l’iris épaissi et infiltré ventralement. Le fond d’œil n’est pas accessible en ophtalmoscopie directe ou indirecte.

L’examen attentif de l’œil adelphe ne montre aucune anomalie. Le clignement à la menace et le réflexe photomoteur sont présents, la pression intra-oculaire est normale (10 mmHg). L’examen au biomicroscope ne révèle aucune anomalie de la chambre antérieure. Le fond d’œil est examiné en ophtalmoscopie indirecte. Aucune lésion du fond d’œil n’est mise en évidence, notamment aucune trace d’hémorragie rétinienne.

3. Hypothèses diagnostiques

Ce chat présente des lésions unilatérales caractéristiques d’une uvéite antérieure de l’œil gauche avec une hypertension secondaire, associée à une légère conjonctivite mucopurulente. La déformation et l’épaississement de l’iris ainsi que l’absence de lésion sur l’œil droit sont très évocateurs d’une tumeur intra-oculaire. Il convient de suspecter un mélanome irien ou un lymphosarcome intra-oculaire unilatéral. L’aspect est peu en faveur d’un sarcome intra-oculaire félin.

En raison de l’âge du chat, l’hypothèse d’une hypertension artérielle avec hémorragie oculaire est émise. Cependant, l’hémorragie de la chambre antérieure n’en est pas le signe prédominant. De plus, l’œil droit ne présente aucun signe d’hypertension. Cette hypothèse n’est donc pas retenue.

4. Conduite thérapeutique

L’énucléation et l’analyse anatomopathologique de l’œil gauche sont proposées et acceptées par les propriétaires.

Traitement médical

Dans l’attente d’une intervention chirurgicale, un traitement local antibiotique à base de néomycine et de polymyxine B (Tévémyxine collyre®, trois fois par jour) et hypotenseur à base de dorzolamide et de timolol (Cosopt collyre®(1), trois fois par jour) est mis en place afin de soulager l’animal et de traiter la conjonctivite. En vue de l’anesthésie et compte tenu de l’âge de l’animal, un bilan hématologique et biochimique est réalisé (tableau). La numération et la formule sanguines sont dans les normes. La mesure de la créatinémie et de l’urémie confirme l’insuffisance rénale chronique associée à une hyperkaliémie. L’augmentation des alanines aminotransférases n’est pas explorée dans le cadre de la consultation ophtalmologique. La calcémie n’est pas dosée. En effet, l’hypercalcémie paranéoplasique lors de lymphome n’est pas retrouvée chez le chat, contrairement au chien. Des clichés radiographiques du thorax (profils droit et gauche) sont effectués afin de détecter d’éventuelles métastases. Ils ne révèlent aucune anomalie.

Traitement chirurgical

La prémédication est réalisée avec de la dexmédétomidine (Dexdomitor®, 10 µg/kg par voie intramusculaire), puis le chat est oxygéné au masque pendant cinq minutes. L’induction est pratiquée 10 minutes après la prémédication, au masque, à l’aide d’isoflurane (Aerrane®(1)). L’animal est ensuite intubé et l’anesthésie gazeuse est maintenue par un mélange d’isoflurane et d’oxygène. L’analgésie est obtenue par une injection de buprénorphine (Temgésic®(1), 10 µg/kg par voie intraveineuse). Une fluidothérapie à base de colloïdes (Voluven®, 5 ml) et de cristalloïdes (NaCl 0,9 %, 4 ml/kg/h) est maintenue pendant toute la durée de l’opération et de l’hospitalisation. Une injection de céfalexine (Rilexine®, 15 mg/kg par voie intraveineuse) est réalisée à l’induction.

Une canthotomie latérale de 1 cm est pratiquée, puis les deux paupières sont fixées à la peau à l’aide de fils de nylon 4/0. La dissection mousse du globe et des structures péri-oculaires (conjonctives et muscles) est réalisée. Après clampage du nerf optique, la ligature est effectuée à l’aide d’un fil tressé résorbable 2/0 (Vicryl®). Puis l’exérèse de la membrane nictitante, de la glande lacrymale accessoire et des tarses palpébraux inférieur et supérieur est effectuée. La suture du plan sous-cutané est pratiquée à l’aide d’un fil tressé, résorbable 3/0 (Vicryl®) et celle des paupières et de la canthotomie avec du fil tressé, résorbable rapide 3/0 (Vicryl rapide®), par des points simples.

Après l’arrêt de l’isoflurane, une injection d’atipémazole (Antisedan®, 60 µg par voie intraveineuse, hors autorisation de mise sur le marché [AMM]) est réalisée afin que le réveil de l’animal soit plus rapide.

Le chat est restitué à ses propriétaires le soir même avec un traitement antibiotique d’enrofloxacine (Baytril®) prescrit à la dose de 5 mg/kg/j per os, en une seule administration pendant 6 jours, et une collerette.

5. Analyse histopathologique

L’analyse histopathologique de l’œil montre d’importants remaniements inflammatoires des corps ciliaires, de l’iris, d’une partie de la sclère et de la cornée, et une obstruction complète de l’angle irido-cornéen. De larges plages hémorragiques sont présentes. Ces structures sont nécrosées et envahies d’un infiltrat inflammatoire riche en lymphocytes et en plasmocytes (photo 2). Au sein des foyers de nécrose, la présence de cellules blastiques, rondes, indépendantes et tumorales, aux atypies cytonucléaires marquées est notée. L’aspect des cellules tumorales est très évocateur d’un lymphosarcome, mais la nécrose sévère ne permet pas d’exclure un mélanome achromique de l’iris ou une métastase oculaire d’une tumeur à cellules rondes (photo 3).

6. Évolution

Le chat est rapporté en consultation 15 jours après l’intervention. Son état général est bon, meilleur qu’avant l’énucléation. Aucune complication n’est mise en évidence à l’examen de la plaie. L’examen de l’œil droit révèle une masse irienne de petite taille en position temporale, légèrement pigmentée (photo 4). La pression intra-oculaire de 10 mmHg est normale, ainsi que l’examen de la cornée, de la chambre antérieure et du fond d’œil. En raison des commémoratifs, l’hypothèse d’un lymphome irien est très probable. La masse irienne ne semble pas gêner la circulation de l’humeur aqueuse ni entraîner une douleur. Il est alors conseillé aux propriétaires de consulter leur vétérinaire traitant pour essayer de localiser un éventuel lymphome primitif et de mettre en œuvre un traitement par chimiothérapie. Les examens complémentaires nécessaires à la localisation du lymphome primitif n’ont pas été réalisés. Les propriétaires ont néanmoins accepté le traitement par chimiothérapie.

Le chat reçoit une injection de L-asparaginase (Kidrolase®(1), 400 UI/kg par voie intramusculaire) accompagnée d’une perfusion, une semaine après la découverte de la masse. La lésion oculaire régresse complètement. Le chat meurt des suites d’une crise d’insuffisance rénale deux semaines après l’initiation de la chimiothérapie. Cette dernière ne semble pas être directement en cause car la L-asparaginase n’est pas néphrotoxique.

Discussion

1. Démarche diagnostique

Chez le chat, les causes d’hémorragie intra-oculaire les plus fréquentes incluent l’hypertension systémique, les uvéites et les tumeurs intra-oculaires.

Hypothèse d’une hypertension systémique

L’hypertension systémique correspond à une pression artérielle systolique supérieure à 170 mmHg. Les signes cliniques sont multiples : insuffisance rénale chronique, signes cardiaques (souffle systolique, bruit de galop, tachycardie sinusale) et nerveux (désorientation, syndrome vestibulaire, convulsions, ataxie, paraparésie). L’hyperthyroïdie, l’hyperaldostéronisme ou le diabète sucré ne sont que rarement associés à l’hypertension artérielle [13].

Sur le plan oculaire, la modification la plus souvent observée est une perte de vision uni- ou bilatérale, accompagnée d’un déficit des réflexes photomoteurs. L’atteinte est bilatérale dans la majorité des cas, mais souvent d’intensité inégale. La lésion la plus fréquente est un décollement partiel ou total de la rétine. Les hémorragies vitréennes, intrarétiniennes ou sous-rétiniennes sont également souvent rencontrées à divers stades d’évolution. Un hyphéma ou un glaucome secondaire peuvent aussi être présents. Le diagnostic fait appel à la mesure de la tension artérielle systémique par la méthode du Doppler [13].

Dans ce cas, l’âge du chat et l’existence d’une insuffisance rénale chronique sont en faveur d’une hypertension systémique. Toutefois, la présence d’une lésion uniquement sur l’œil gauche et l’absence de lésion du fond d’œil à droite lors de la première consultation, ainsi que le bon état général du chat permettent d’exclure a priori cette hypothèse. C’est pourquoi une mesure de la tension artérielle n’a pas été réalisée.

Hypothèse d’une uvéite

Lors de la première consultation, l’œil gauche présente des lésions compatibles avec l’évolution d’une uvéite : une hyperhémie conjonctivale, un effet Tyndall léger, un hyphéma, un œdème de l’endothélium cornéen, un hypopion et une déformation de l’iris. L’uvéite se définit comme une inflammation de l’iris et/ou du corps ciliaire (uvéite antérieure) ou de la choroïde (uvéite postérieure). D’autres signes oculaires peuvent être observés lors d’uvéite chez le chat, tels qu’une diminution de la pression intra-oculaire, des précipités kératiques, un myosis, une douleur, un changement de coloration de l’iris, puis des synéchies postérieures, une cataracte, une luxation de cristallin et un glaucome secondaire lors de chronicité [4].

La plupart des uvéites félines sont idiopathiques (environ 50 % des cas) et purement inflammatoires. Ce sont des uvéites chroniques lymphoplasmocytaires [7]. Viennent ensuite les causes infectieuses, néoplasiques, traumatiques et secondaires à une atteinte cristallinienne (peu fréquentes chez le chat) [11].

L’origine traumatique est évoquée chez ce chat qui a chuté deux jours avant la consultation initiale. Le traitement alors instauré aurait dû permettre une régression des signes cliniques en cas d’uvéite traumatique ou, tout au moins, une stabilisation. Or les lésions se sont aggravées. Des maladies infectieuses ou parasitaires, en général systémiques, sont souvent mises en cause lors d’uvéite féline, qui est alors bilatérale [4, 7]. Des virus comme les rétrovirus de l’immunodéficience féline (FIV) ou de la leucose (FeLV) ou les coronavirus responsables de la péritonite infectieuse féline sont responsables de l’apparition d’une uvéite. Le protozoaire Toxoplasma gondii entraîne également une atteinte oculaire antérieure (uvéite) et/ou postérieure (chorio-rétinite), plus ou moins associée à des signes généraux (respiratoires, nerveux, abdominaux). D’autres agents pathogènes peuvent être impliqués lors d’uvéite : Bartonella henselae ou diverses mycoses rares en France (Cryptococcus neoformans, Blastomyces dermatitidis, Candida albicans, Coccidioides immitis). Le diagnostic différentiel peut faire appel à la détection des anticorps anti-FIV ou des antigènes anti-FeLV dans le sérum par la méthode Elisa. La ponction d’humeur aqueuse est, dans certains cas, intéressante pour établir le diagnostic étiologique car elle permet de réaliser plusieurs analyses : titrage des anticorps IgM et IgG anti-toxoplasma, réalisation d’une technique PCR (polymerase chain reaction) pour rechercher des traces d’ADN de toxoplasmes, de coronavirus, de rétrovirus, de bartonelles, ou mise en culture pour les mycoses et levures [17]. Dans le cas décrit, la présence d’une masse irienne qui accompagne les signes d’uvéite et l’âge avancé du chat orientent le diagnostic vers une tumeur intra-oculaire.

Hypothèse d’une tumeur intra-oculaire

Le mélanome uvéal est la tumeur intra-oculaire primitive la plus fréquente chez le chat [18, 19, 20]. Le plus souvent unilatérale, cette tumeur affecte préférentiellement l’iris et le corps ciliaire plutôt que la choroïde. Les signes cliniques incluent une hyperpigmentation de l’iris, un défaut de contraction pupillaire, une masse irienne souvent pigmentée. Une uvéite est fréquemment associée. Une hypotonie marquée survient lors de la destruction des corps ciliaires [19, 20]. Un glaucome secondaire est fréquent lors d’obstruction par les cellules inflammatoires ou d’extension du mélanome à l’angle irido-cornéen. L’extension de la tumeur à l’orbite, à la conjonctive ou à la paupière survient dans un tiers des cas. Chez le chat, les métastases apparaissent pour 62 % des cas dans les nœuds lymphatiques locorégionaux, les poumons ou le foie [20]. Dans le cas présenté, la masse responsable de l’épaississement de l’iris n’est pas pigmentée, donc peu compatible avec l’hypothèse d’un mélanome. Celle-ci ne peut toutefois être rejetée définitivement qu’après une analyse histopathologique.

La deuxième tumeur intra-oculaire la plus fréquente chez le chat est le lymphome oculaire [8]. Il s’agit de la première cause de tumeur secondaire oculaire chez le chat. Le lymphome oculaire primitif n’est pas décrit dans cette espèce et les signes oculaires sont souvent les premières manifestations de la maladie systémique [2, 20]. Une étude australienne de 1998 met en évidence quelques rares cas de lymphome à localisation strictement oculaire (4/118) [10]. L’essai ne précise pas si des signes cliniques généraux se sont déclarés par la suite [10]. Toutes les structures oculaires sont susceptibles d’être touchées lors de lymphosarcome oculaire [3]. Lors de lymphome intra-oculaire, l’atteinte est uni- ou bilatérale, mais souvent décalée dans le temps. Dans l’étude de Corcoran, 48 chats sur 49 ont une présentation unilatérale à la première consultation, comme dans le cas décrit [5]. Lors d’atteinte endo-oculaire, l’uvée est le principal site de fixation des cellules lymphomateuses, probablement par dissémination sanguine. La manifestation clinique prépondérante est une uvéite avec des signes tels qu’une hypotonie, des précipités kératiques, un changement de couleur de l’iris, un hyphéma, des synéchies, un myosis et un effet tyndall [3]. Si l’infiltration de l’iris est diffuse, un épaississement de celui-ci est observé. Dans la forme nodulaire, une masse peu pigmentée est présente sur l’iris [2, 3, 5, 11]. Des modifications de la forme de la pupille sont fréquentes. Elles sont liées à la formation de synéchies, à une infiltration du trajet nerveux de l’iris ou à celle des cellules cancéreuses dans les corps ciliaires ou le stroma irien. Ainsi, le cas d’un chat avec des modifications de la pupille en forme de “D” ou de “D inversé” secondaires à l’envahissement de ces structures a été décrit [15]. Un glaucome secondaire est souvent présent [3, 5]. Il peut s’expliquer par l’obstruction de l’angle irido-cornéen par les cellules cancéreuses, inflammatoires et les érythrocytes, par la formation de synéchies postérieures ou par la destruction de l’angle par les cellules cancéreuses [3, 9]. Dans le cas étudié, aucune synéchie n’est présente. Le glaucome secondaire est consécutif à l’obstruction de l’angle irido-cornéen par les diverses cellules inflammatoires, sanguines et cancéreuses, comme l’indique l’analyse histologique. Des lésions cornéennes sont fréquentes lors de lymphome : kératite, œdème, néovascularisation, hémorragie ou ulcération. Lors d’atteinte rétinienne (hypothèse non évaluée dans ce cas en raison de l’impossibilité de visualiser le fond d’œil), les lésions incluent des hémorragies, une dilatation des vaisseaux, puis une dégénérescence et des décollements de la rétine [5].

Ce chat présente de nombreux signes compatibles avec l’évolution d’un lymphome intra-oculaire : une masse irienne peu pigmentée, un effet tyndall, un hyphéma, un glaucome secondaire. L’apparition de lésions similaires sur l’œil controlatéral quelques semaines plus tard est également en faveur de cette hypothèse.

2. Examens complémentaires

Un lymphome oculaire est le plus souvent secondaire. Cette découverte incite donc à rechercher le foyer primitif du cancer par des examens complémentaires tels qu’une échographie abdominale, des radiographies thoraciques ou un examen tomodensitométrique. Dans le cas présenté, le lymphome primitif n’a pas été recherché. Un examen échographique abdominal aurait permis d’explorer les reins et de réaliser un bilan d’extension. L’origine rénale du lymphome était envisageable mais peu probable car la maladie des reins était ancienne et peu évolutive.

Examen cytologique

Lors de suspicion de lymphome oculaire, l’examen cytologique permet l’établissement d’un diagnostic de certitude car les cellules cancéreuses sont la plupart du temps présentes dans l’humeur aqueuse. La ponction directe de la masse irienne est possible et, en général, diagnostique lors de lymphome, mais cet acte n’est pas dénué de complications potentielles (hémorragie massive, rupture de la capsule antérieure du cristallin, par exemple).

Examen échographique

Un examen échographique oculaire peut être réalisé dans le cadre du diagnostic différentiel entre une uvéite et une tumeur intra-oculaire. Des sondes de 10 à 20 MHz permettent de visualiser une masse irienne ou les corps ciliaires sans anesthésie générale, et d’évaluer la chambre postérieure. Cet examen est intéressant lors de visualisation difficile de la masse, notamment lorsque la chambre antérieure est obscurcie par un hyphéma ou un hypopion sévère ou que la cornée a perdu de sa transparence [1].

Analyse histopathologique

Pour le cas étudié, l’énucléation d’emblée a été préférée car l’hypertension intra-oculaire rend l’œil aveugle et douloureux. De plus, l’analyse histologique permet un diagnostic de certitude sur la nature de la masse irienne, que n’offre pas l’examen échographique ou l’analyse cytologique de l’humeur aqueuse. Si les deux yeux avaient été atteints en même temps, la ponction d’humeur aqueuse aurait été préférée à l’énucléation en première intention.

L’analyse histopathologique privilégie l’hypothèse du lymphosarcome, mais ne permet pas d’exclure un mélanome achromique de l’iris ou une métastase oculaire d’une tumeur à cellules rondes. La distinction histologique entre lymphosarcome et mélanome irien peu différencié peut être difficile et des analyses immunohistochimiques supplémentaires sont parfois nécessaires [12]. Les autres tumeurs susceptibles de métastaser dans l’œil sont essentiellement des carcinomes (mammaire, pulmonaire, utérin, prostatique) et le myélome multiple. L’atteinte différée du deuxième œil est peu en faveur d’un mélanome achromique, rare chez le chat, car il s’agit le plus souvent d’une tumeur unilatérale. De plus, la résolution des lésions de l’œil droit après l’injection de Kidrolase®(1) est en faveur d’un lymphosarcome.

3. Traitement

Le lymphome oculaire félin est l’expression d’un lymphome systémique, et le traitement de choix est donc une chimiothérapie. Des corticoïdes administrés localement peuvent, au moins temporairement, faire régresser les signes cliniques.

Divers protocoles existent et les molécules sont utilisées en mono– puis en polychimiothérapie, ce qui offre une plus grande efficacité. Selon les protocoles utilisés, les taux de rémission, tous lymphomes confondus, sont de 65 à 75 % [6]. Les molécules les plus utilisées sont la vincristine, le cyclophosphamide, la L-asparaginase et la doxorubicine. La cytosine arabinoside, l’idarubicine et le méthotrexate le sont également, mais de façon plus anecdotique [16]. Les protocoles de polychimiothérapie sont les plus efficaces. Le plus ancien est celui de Cotter (COP), qui associe le cyclophosphamide, la vincristine et la prednisolone. L’étude de Moore démontre que le remplacement de la vincristine et du cyclophosphamide par de la doxorubicine en phase d’entretion est plus efficace. La médiane du temps de rémission est alors de 281jours contre 83 jours pour les chats qui continuent à recevoir le protocole COP en traitement d’entretien [14]. La doxorubicine semble être intéressante dans la gestion des lymphomes félins. Son utilisation est toutefois compromise car elle n’est plus disponible en France pour le praticien vétérinaire.

La L-asparaginase peut être avantageusement associée à ces protocoles en début d’induction. Elle offre un temps de rémission supérieur [8, 16]. Les autres molécules (cytosine arabinoside, idarubicine et méthotrexate) ne sont pas disponibles en France. L’idarubicine semble pourtant intéressante car elle peut être administrée par voie orale. Dans le cas décrit, seule une injection de L-asparaginase a été réalisée, ce qui a permis la régression des lésions sur l’œil droit.

Ce cas est intéressant par la présentation uni- puis bilatérale d’un lymphome oculaire chez un chat âgé de 19 ans. Le lymphome intra-oculaire a engendré une uvéite et un glaucome secondaire, ce qui est fréquent chez le chat. Des difficultés diagnostiques et histologiques sont rencontrées en présence de ce type de tumeur lorsque les lésions de nécrose sont importantes.

  • (1) Médicament humain.

Références

  • 1 – Bentley E, Miller PE, Diehl KA. Use of high-resolution ultrasound as a diagnostic tool in veterinary ophtalmology. J. Am. Vet. Med. Assoc. 2003;223(1):1617-1622.
  • 2 – Carlton WW. Intraocular lympho-sarcoma : two cases in siamese cats. J. Am. Anim. Hosp. Assoc. 1976;12:83-87.
  • 3 – Castaing ML. Répercussions oculaires des hémopathies malignes chez le chien et le chat. Thèse de médecine vétérinaire, Toulouse. 2002;131:50-61.
  • 4 – Colitz CMH. Feline uveitis : diagnosis and treatment. Clin. Tech. Small Anim. Pract. 2005;20(2):117-120.
  • 5 – Corcoran KA, Peiffer R, Koch S. Histopathologic features of feline ocular lymphosarcoma : 49 cases (1978-1992). Vet. Comp. Ophtalmol . 1995;1(5):35-41.
  • 6 – Couto G. What is new on feline lymphosarcoma ? J. Feline Med. Surg. 2001;3:171-176.
  • 7 – Davidson MG, Nasisse MP, English RV et coll. Feline anterior uveitis : a study of 53 cases. J. Am. Anim. Hosp. Assoc. 1991;27:77-83.
  • 8 – Delisle F, Foumenteze C. Le lymphome félin. Point Vét. 1997;187(28):65-68.
  • 9 – Dietrich U. Feline glaucomas. Clin. Tech. Small Anim. Pract. 2005;20(2):117-120.
  • 10 – Gabor LJ, Malik R, Caufield PJ. Clinical and anatomical features of lymphosarcoma in 118 cats. Australian Vet. J. 1998;76(11):725-732.
  • 11 – Gelatt KN. Feline ophtalmology. In : Gelatt KN. Veterinary Ophtalmology. 4th ed. Hardcover. 2007;vol.2:1118-1127.
  • 12 – Grahn BH, Peiffer RL, Culen CL et coll. Classification of feline intraocular neoplasms based on morphology, histochemical staining, and immunohistochemical labeling. Vet. Ophtalmol. 2006;9(6):395-403.
  • 13 – Maggio F, De Francesco TC, Atkins CE et coll. Ocular lesions associated with systemic hypertension in cats : 69 cases (1985-1998). J. Am. Vet. Med. Assoc. 2000;217(5):695-702.
  • 14 – Moore AS, Cotter SM, Frimberger AE. A comparison od doxorubicin and COP for maintenance of remission in cats with lymphoma. J. Vet. Intern. Med. 1996;10(6):372-375.
  • 15 – Nell B. D-shaped and reverse D-shaped pupil in a cat with lymphosarcoma. Vet. Ophtalmol. 1998;1(1):53-56.
  • 16 – Ogilvie GK, Moore A. Tumeurs oculaires et rétro-bulbaires. In : Ogilvie GK, Moore A. Manuel pratique de cancérologie vétérinaire. Éd. Point Vét. 1997:305-311.
  • 17 – Powell CC. Diagnosis and treatment of feline uveitis. Compend. Contin. Educ. Pract. Vet. 2001;23 (3):258-269.
  • 18 – Riis RC. Intraocular tumors. In : Riis RC. Small animal ophtalmology secrets. Hanley and Belfus publishing, Philadelphia. 2001:287-296.
  • 19 – Williams LW, Gelatt KN, Gwin RM. Ophtalmic neoplasms in the cat. J Am. Anim. Hosp. Assoc. 1981;17:999-1008.
  • 20 – Willis M. Ocular oncology. Clin. Tech. Small Anim. Pract. 2001;16(1):77-85.

POINTS FORTS

• Les uvéites du chat sont idiopathiques, infectieuses, néoplasiques ou traumatiques.

• L’analyse histologique est incontournable pour établir le diagnostic précis d’une masse irienne.

• Le lymphome oculaire du chat, rarement primitif, est le plus souvent bilatéral mais d’expression décalée.

• Lors de lymphome oculaire, le traitement est systémique et repose sur une polychimiothérapie.

Vue rapprochée de l’œil gauche lors de la première consultation. Une uvéite associée à une légère conjonctivite est observée.

Coupe histologique de l’œil gauche, vue au microscope (x 2,5) : plages de nécrose et d’hémorragie liées à la présence de la tumeur (flèches noires).

Coupe histologique de l’œil gauche, vue au microscope (x 40) : nombreuses cellules tumorales, rondes, grandes, non jointives et peu différenciées (flèches).

Vue rapprochée de l’œil droit 20 jours après la consultation initiale : mise en évidence d’une petite masse irienne en région temporale.

Tableau : Résultats des analyses biochimiques sanguines préopératoires

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