Semaine Vétérinaire_Supplément Mensuel n° 1590 du 01/06/2014
 

Dossier

Sophie Guiter

docteur vétérinaire, CES de diététique canine et féline

Qu’il s’agisse de la rage du chien, du renard ou des chiroptères, le risque rabique est aujourd’hui contenu en France. Mais il n’est pas nul et le personnel des cliniques vétérinaires y est confronté en première ligne.

Un homme qui était hospitalisé dans un service de réanimation d’un établissement d’Île-de-France est mort en avril dernier de la rage, après avoir été contaminé au Mali. Faut-il redouter, en France et dans les autres États européens, que cette affection soit à nouveau d’actualité ? La réponse semble négative : la plupart sont indemnes de rage. Au niveau mondial, en revanche, la rage est considérée comme une maladie négligée. Peu de laboratoires l’étudient, alors qu’elle reste un réel problème de santé publique : elle est responsable de 55 000 décès annuels et de 17 millions de traitements. La complexité épidémiologique de cette zoonose, toujours endémique en Afrique et en Asie en raison des nombreux réservoirs et sérotypes, en fait une maladie potentiellement réémergente.

LA MALADIE ET SA TRANSMISSION

La rage est une maladie infectieuse. Son virus est présent dans la salive de l’animal infecté. L’excrétion salivaire débute huit jours environ avant la manifestation des symptômes. Selon l’Institut Pasteur, « la transmission survient le plus souvent après la morsure par un animal contaminé, par griffure ou encore par léchage sur la peau excoriée ou sur une muqueuse. La contamination d’homme à homme reste exceptionnelle (greffes, transplantations d’organes) ».

La rage est une encéphalomyélite virale qui touche l’homme et tous les animaux à sang chaud (domestiques ou sauvages). Le virus migre dans le système nerveux et en modifie le fonctionnement. Chez l’homme, après quelques jours, voire quelques mois d’incubation, la phase symptomatique débute souvent par une dysphagie, de l’anxiété et de l’agitation. Des troubles neurologiques variés, dont une hydrophobie (phobie de l’eau), sont susceptibles d’apparaître. L’évolution vers le coma et la mort se fait en quelques jours à quelques semaines.

L’Institut Pasteur recense qu’en France, en 2011, près de 4 100 personnes ont suivi un traitement après une exposition. Celles-ci n’étaient pas nécessairement contaminées, mais suspectées de l’être (par contact avec un animal enragé, par exemple). Leur traitement résulte de l’application du principe de précaution.

La France est indemne de rage depuis de nombreuses années, à l’instar de la plupart des pays européens. Toutefois, la multiplication des déplacements, l’abolition des frontières et les transports non contrôlés d’animaux sont autant d’entrées possibles du virus de la rage sur notre territoire. Les vétérinaires se souviennent sans doute de ce chiot contaminé au Maroc et amené à Bordeaux, en 2003, par des personnes qui l’avaient recueilli. Depuis, plusieurs autres cas, moins médiatisés, sont survenus. Le dernier, un chaton enragé importé en France (encore du Maroc), date du mois d’octobre 2013. Son infection par le virus de la rage a été confirmée par l’Institut Pasteur et cinq personnes ayant été en contact avec lui ont reçu un traitement préventif.

Sur le plan épidémiologique, le virus de la rage est susceptible de toucher différentes espèces animales, vecteurs principaux de la maladie. Chez celles-ci, l’affection évolue de manière enzootique, avec des poussés épizootiques. D’autres espèces peuvent jouer le rôle de vecteurs secondaires, mais sont incapables d’entretenir le cycle épidémiologique à elles seules.

PLUSIEURS FORMES DE RAGE

Trois types d’affection se distinguent : les rages canines (ou “rage des rues”), vulpine et celle des chiroptères. Le virus en cause est un lyssavirus. Il en existe cependant sept génotypes, chacun plus spécifiquement adapté à certaines espèces animales (voir tableau). Un potentiel huitième génotype est en cours de caractérisation.

→ La rage canine, présente dans toute l’Europe à la fin du XIXe siècle (Paris comptait des centaines de chiens enragés), disparaît au début du XXe siècle. Si la découverte de Pasteur – la vaccination – sauve des vies, en revanche, elle n’a pas vraiment d’incidence sur la pression d’infection et l’enzootie s’éteint peu à peu alors que le vaccin n’est pas encore mis au point. Le dernier cas de décès humain en France date de 1924. Hélas, la rage canine sévit toujours en Afrique et en Asie. Les enfants sont les plus touchés.

→ La rage vulpine, qui touche l’Europe, évolue par vagues. Elle présente deux pics saisonniers chez le renard, une espèce particulièrement sensible au virus : au moment du rut, de décembre à février, puis à l’automne, lorsque les renardeaux quittent le nid et cherchent un nouveau territoire. Le renard est relativement sédentaire (périmètre de 400 ha environ), il propage donc le virus dans une zone limitée autour de lui. La progression annuelle de ce dernier est de 25 à 50 km. Lorsque 50 à 75 % de la population vulpine est contaminée, l’effectif des renards s’effondre, et la maladie avec lui. Quatre années en moyenne sont nécessaires pour que la population des renards non contaminés se reconstitue. Pendant les trois semaines que dure sa maladie, le renard contamine par morsure d’autres animaux (bovins, chiens, chats), voire l’homme. Celui-ci, heureusement, est un cul-de-sac épidémiologique. La politique d’élimination des renards, mais, surtout, la mise au point de vaccins oraux (appâts contenant le vaccin) et la vaccination des espèces domestiques (bovins, chevaux, chiens, chats, dont la divagation est, en outre, interdite) ont abouti à l’éradication de cette forme de rage sur notre territoire. Depuis avril 2001, la France est officiellement indemne de rage vulpine. Néanmoins, des réapparitions, sous forme enzootique, sont possibles car certains pays voisins restent concernés.

→ La rage des chiroptères, contrairement à la maladie canine ou vulpine, met en cause plusieurs variants viraux (voir tableau). Son schéma infectieux est totalement indépendant de celui de la rage des carnivores. Les chauves-souris insectivores de France, animaux utiles et protégés, vivent souvent près des habitations (combles, fissures, greniers). Une chauve-souris enragée est susceptible d’infecter l’homme par morsure ; la contamination via les fèces reste exceptionnelle. L’épidémiosurveillance de cette forme de rage est aujourd’hui intensifiée en France. Les chiroptérologues amateurs sont encouragés à collecter les cadavres en vue d’analyses. Les vétérinaires et les médecins disposent de documents destinés au grand public, afin d’expliquer la situation sans la dramatiser. Les cas de rage chez les chiroptères représentent moins de 5 % des cas de rage animale dans le monde. Les principaux symptômes sont une prostration, des difficultés à voler et une paralysie.

LE RISQUE ACTUEL DE RAGE CANINE

Sur le territoire français, le risque de rage canine est très faible. Néanmoins, les vétérinaires et leur personnel sont les plus exposés. Ils sont en effet les premiers professionnels en contact avec l’animal qui présente des symptômes ou ramené d’un pays non indemne de rage. La menace vient effectivement surtout des importations.

La vaccination des chiens et des chats n’est plus obligatoire dans aucun département français depuis le 11 septembre 2002. Elle demeure toutefois de rigueur :

→ pour les chiens, les chats et les furets introduits à Mayotte, en Guyane ou dans les collectivités d’outre-mer en provenance de France continentale ;

→ pour les rassemblements et les expositions, si les carnivores proviennent d’un département déclaré infecté ou d’un pays non indemne de rage depuis trois ans au minimum ;

→ pour les chiens de catégories 1 et 2 ;

→ dans un département déclaré infecté, au plus tard un mois après la publication de l’arrêté ministériel qui signifie l’infection ;

→ pour voyager au sein de l’Union européenne (passeport et identification obligatoires) ;

→ pour entrer ou revenir en France.

Les carnivores à l’importation doivent être correctement vaccinés (primovaccination et rappels en règle), avoir subi un titrage des anticorps antirabiques dans un laboratoire agréé (titrage supérieur ou égal à 0,5 UI/ml) trois mois au minimum avant l’importation (certains pays en sont dispensés) et être accompagnés d’un certificat sanitaire établi par un vétérinaire officiel du pays tiers d’origine.

Malgré tout, certaines personnes passent au travers des mailles du filet. Le plus souvent par ignorance, elles ramènent un chiot sans le signaler, invisible au fond d’un sac ou dans le coffre de la voiture. Le trafic d’animaux sauvages est également non négligeable. Il est, en outre, possible de s’interroger sur l’efficacité du contrôle aux frontières des documents d’accompagnement des animaux.

En revanche, lors de l’introduction du chiot non vacciné et non identifié en provenance d’Agadir (Maroc) via l’Espagne et mort le 21 août 2003, la confirmation de la rage dès le 26 août met en évidence l’efficacité du système français pour détecter des cas de rage. Un plan d’urgence a été instauré par les autorités sanitaires : abattage des animaux suspects non vaccinés (250 chiens euthanasiés), vaccination préventive des chiens obligatoire pour circuler. Aucune victime humaine n’a été déplorée. Le propriétaire du chiot a, quant à lui, été condamné à six mois de prison avec sursis et à des travaux d’intérêt général. Avec la rage, les autorités ne plaisantent pas !

LE RISQUE DES AUTRES RAGES

Le risque de rage vulpine est également très limité en France. Si une nouvelle vague d’enzootie apparaissait, elle surviendrait probablement au niveau de la frontière franco-allemande. Les campagnes de vaccination orale ont effectivement permis l’éradication de la maladie en Belgique, au Luxembourg, en France et en Suisse. En Allemagne, quelques foyers persistants réinfectent certaines zones et justifient de mener encore des campagnes de vaccination toutes les six semaines. La prolifération des renards et le fait qu’ils se rapprochent des zones urbaines doivent accentuer la surveillance, en effectuant notamment des prélèvements sur les animaux tout le long de la frontière allemande et luxembourgeoise, et en reprenant, si besoin est, des campagnes de vaccination à pied et par hélicoptère.

Face à cette forme de rage, les professionnels concernés sont les gardes-chasse, les gardes forestiers, les taxidermistes et les personnes qui travaillent en fourrières, en abattoirs, en laboratoires de diagnostic.

Quant à la rage des chiroptères, le risque est lié à l’exposition personnelle des individus. Il est ainsi pratiquement nul pour les particuliers, plus élevé pour les chiroptérologues et les personnes qui travaillent dans les centres de faune sauvage.

CONTINUER À VACCINER LES CHIENS

95 % des cas de rage chez l’homme sont transmis par des chiens. Il est donc recommandé de continuer à vacciner les animaux de compagnie contre cette maladie. Selon l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE) et l’Association mondiale des vétérinaires pour animaux de compagnie, en vaccinant 70 % des chiens dans les pays à risque, la rage chez l’homme pourrait être éradiquée ! Cependant, le coût de la vaccination pour les pays en voie de développement reste important, et les stocks de vaccins sont insuffisants et difficiles à conserver. Grâce à son réseau mondial de laboratoires de référence et de centres collaborateurs, l’OIE propose des politiques, des stratégies ainsi qu’une assistance technique pour le diagnostic, la prophylaxie et l’éradication de la rage. Les avancées techniques et les moyens financiers souvent plus élevés des États développés doivent servir à aider les pays émergents. Sinon à quoi sert le progrès ?

VACCINATION DU PERSONNEL MÉDICAL

Les auxiliaires vétérinaires se posent souvent la question de la vaccination contre la rage. Le vaccin coûte cher. Il n’est pas remboursé par la Sécurité sociale et rarement pris en charge par l’employeur. Quel risque prennent les professionnels qui ne sont pas vaccinés ? Durant leurs études à Maisons-Alfort, des promotions entières de vétérinaires ont visionné un reportage montrant un petit garçon dans un village d’Afrique, très agité sur les genoux de son père, repousser en larmes un verre d’eau tendu. Le garçonnet, atteint de rage, mourra. De quoi convaincre tout étudiant de courir à l’Institut Pasteur se faire vacciner…

Un vaccin coûte moins cher qu’un enterrement. Il est recommandé au personnel vétérinaire et indispensable pour ceux qui travaillent en zone endémique (Afrique, Asie, Europe centrale, Moyen-Orient, Amérique du Sud). Une fois les symptômes déclarés, la rage est une zoonose mortelle à 100 % (à l'exception d’une femme, aux États-Unis, qui y aurait survécu).

De même, la vaccination antirabique des chiens et des chats est à conseiller, dans un objectif de santé publique.

QUE FAIRE LORS DE MORSURE

En cas de morsure ou de griffade par un animal suspecté d’être enragé, il est essentiel d’agir rapidement, car l’apparition de symptômes cliniques signe une évolution fatale :

→ laver la plaie à l’eau savonneuse et rincer abondamment ;

→ désinfecter avec une solution antiseptique ;

→ consulter rapidement un médecin.

Le cas échéant, ce dernier effectue une sérovaccination antitétanique, prescrit des antibiotiques et adresse le patient à un centre de traitement antirabique. Selon la situation, il y est procédé à une vaccination immédiate, à un traitement de la plaie ou à une sérothérapie (administration d’immunoglobulines antirabiques par injection intramusculaire, à quatre ou cinq reprises pendant un mois).

Le chien ou le chat mordeur est également à mettre sous surveillance sanitaire pendant 15 jours : il effectue trois visites chez le vétérinaire à une semaine d’intervalle. Ce délai de 15 jours est établi car il correspond à la durée de l’excrétion salivaire asymptomatique chez un animal infecté par le virus de la rage. Au-delà, les symptômes apparaissent et sont décelés par le vétérinaire.

Pour en savoir plus

→ Institut Pasteur : http://www.pasteur.fr/fr/institut-pasteur/presse/fiches-info/rage

→ Réalisation d’une enquête en vue de déterminer l’état des lieux de la vaccination antirabique des vétérinaires français et réalisation d’un site Internet. G. Bourdeloux. Thèse d’exercice vétérinaire. ENV Toulouse, 2006, n° 4076.

Une chauve-souris enragée est susceptible d’infecter l’homme par morsure.

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