Semaine Vétérinaire_Supplément Mensuel n° 108 du 11/05/2017
 

MÉDECINE FÉLINE

FORMATION

Ulcère labial, granulome ou plaque peuvent être évocateurs d’une maladie unique : le complexe granulome éosinophilique félin, dont les causes restent méconnues et la prise en charge thérapeutique compliquée. Les récidives sont fréquentes.

Le complexe granulome éosinophilique félin (CGEF) désigne un ensemble d’affections cutanées spécifiques aux chats, qui ont comme point commun le développement de lésions cutanées d’installation progressive : ulcères, granulomes, plaques. La caractéristique commune à ces différentes lésions est qu’elles se révèlent riches en éosinophiles à l’examen histologique (encadré). Ce complexe, malgré sa fréquence, est encore mal connu et constitue souvent un défi pour le praticien.

Une réaction aux multiples causes

L’observation d’une plaque, d’un granulome ou d’un ulcère atone sur un chat permet simplement de qualifier la présence d’un complexe granulome éosinophilique. Elle ne permet en aucun cas le diagnostic de la cause de l’affection. En effet, la lésion est uniquement la manifestation d’un processus réactionnel en réponse à un stimulus. Les facteurs déclenchants sont nombreux et variés : piqûre d’insecte, allergie aux piqûres de puces, allergènes pénétrant par voie digestive ou aérienne, réaction à un produit chimique, à une effraction cutanée, à une infection. Une origine génétique est suspectée car certaines lignées de chats sont atteintes de génération en génération.

Trois types de lésions

Le CGEF se manifeste par trois types de lésions. L’ulcère éosinophilique (ulcère atone) est une lésion ulcérée d’aspect luisant, ne saignant pas et de couleur jaune à marron. La moyenne d’âge des chats atteints est d’environ 6 ans, les femelles étant plus souvent concernées. L’ulcère s’observe généralement au niveau de la lèvre supérieure, souvent en regard d’un croc. Il est non douloureux et non prurigineux. De petite taille au début de l’évolution, il grandit et s’épaissit progressivement, pouvant finir par atteindre toute la lèvre. Il est alors possible d’observer de la salivation, un léchage excessif ou des difficultés à manger pour l’animal.

Les plaques éosinophiliques sont, la plupart du temps, situées sur le ventre ou la face interne des cuisses. Elles sont plus fréquentes chez les femelles, et la moyenne d’âge des animaux malades est d’environ 3 ans. La lésion est ulcérative, alopécique, érythémateuse, bien circonscrite, suintante, d’une taille de quelques millimètres à quelques centimètres. Le prurit est systématique et souvent intense. Une infection est donc souvent associée. L’infiltration éosinophilique est retrouvée en histologie (analyse effectuée sur prélèvement des tissus lésés) et les ganglions régionaux sont très souvent hypertrophiés.

Le granulome éosinophilique, également appelé granulome linéaire, concerne les chats jeunes (8 mois environ). Les femelles et les mâles sont tout autant concernés. Le granulome se localise sur la face caudale des cuisses ou la face médiale des membres antérieurs. La peau est ulcérée, surélevée, la lésion est bien circonscrite, mais peut devenir très importante (plusieurs centimètres). Le prurit est inégal, selon les chats et la présence d’une infection concomitante.

Chacune de ces trois lésions peut persister, mais aussi disparaître spontanément, ce qui témoigne de la pluralité des causes sous-jacentes de ce complexe, encore méconnues.

Parfois, d’autres lésions apparaissent : des nodules faciaux, en particulier au niveau du menton, des ulcères atones cutanés, des lésions oculaires (kératite, conjonctivite) ou péri-oculaires et même, dans de rares cas, des lésions osseuses sur les maxillaires.

Confirmation par histologie

La suspicion d’un CGEF est essentiellement clinique et repose sur l’observation des lésions cutanées. Cependant, des examens complémentaires sont nécessaires pour confirmer le diagnostic. La numération et formule sanguines est peu significative : seuls un tiers des chats atteints de CGEF présentent une éosinophilie sanguine. La cytologie est l’examen le plus simple à réaliser au chevet du malade. Le vétérinaire prélève des cellules, soit par application directe sur une lame, soit par l’intermédiaire d’un coton-tige. Après coloration, l’échantillon est observé au microscope. En cas de présence de granulocytes éosinophiliques, la suspicion de la maladie est fortement renforcée, car ces cellules ne sont pas présentes sur une peau saine. Cependant, seul un examen histologique, effectué par un laboratoire d’analyses anatomo-pathologiques, apporte une confirmation définitive du diagnostic de CGEF.

Traitement curatif et préventif

Lorsqu’un chat présente des lésions du CGEF, il est important d’instaurer les mesures nécessaires à la régression de celles-ci et de prévenir toute récidive. Un traitement préventif très efficace contre les puces est instauré, à la fois sur l’animal et dans son environnement, en partant du principe que la principale dermatite allergique du chat (susceptible d’être à l’origine de l’affection) est celle par allergie aux piqûres de puces. Si les lésions sont infectées (en particulier en raison du léchage), une antibiothérapie par voie orale est prescrite. Si aucune amélioration n’est observée, une corticothérapie par voie orale de courte durée est instaurée. Une faible dose de prednisolone, à jours alternés, est habituellement recommandée. Lorsque l’administration orale de comprimés est impossible, les injections de corticoïdes retard peuvent être proposées, mais en dernier recours. L’utilisation locale de dermo-corticoïdes est difficile, car le chat se lèche immédiatement après l’application et le traitement devient inefficace.

D’autres traitements sont envisageables : les antihistaminiques, comme la chlorphéniramine, peuvent être tentés. Ils ne sont cependant pas toujours très utiles. Il est également possible d’utiliser des acides gras essentiels (oméga 3 et oméga 6 mélangés), mais il est nécessaire d’en donner longtemps avant de pouvoir déterminer s’ils sont intéressants ou non pour le chat en question. Parfois, chez certains félins, des molécules immunosuppressives doivent être employées. Le chlorambucil, en association avec les corticoïdes, est essentiellement utilisé dans cette espèce. L’azathioprine, toxique chez le chat, est contre-indiqué. La ciclosporine présente un intérêt certain et apporte de bons résultats cliniques. L’objectif, lors de l’utilisation de cette molécule, est de trouver la dose minimale efficace. Le traitement débute avec une dose par jour pendant un mois, puis la fréquence est diminuée à une dose un jour sur deux, etc., jusqu’à déterminer le schéma thérapeutique qui évite la réapparition des lésions. Le problème de cette molécule est principalement la difficulté d’administration, surtout à long terme, puisque la plupart du temps, le traitement est à prolonger à vie. La forme gélule est de grande taille et n’est pas très facile à donner aux chats. La forme liquide est peu appréciée par les félins car, quel que soit le laboratoire fabricant, l’excipient est alcoolique et le produit n’a pas bon goût pour eux.

Recours chirurgical

Lorsqu’aucun traitement médicamenteux n’a pu apporter d’amélioration, le recours à la chirurgie est envisageable. L’exérèse des plaques ou des granulomes est possible et résout parfois le problème définitivement, au moins sur le site de la lésion. En revanche, les techniques chirurgicales sont complexes lorsqu’il s’agit d’un ulcère labial. La cryochirurgie ou l’utilisation du laser sont également possibles, mais leurs résultats sont inégaux.

Le praticien est finalement amené à combiner plusieurs techniques et traitements afin d’améliorer l’état clinique de l’animal, chaque cas étant différent.

Recherches allergologiques

Lorsque le complexe granulome éosinophilique récidive à l’arrêt de la corticothérapie, une exploration allergologique est réalisée. Une allergie alimentaire est recherchée : un régime d’éviction est instauré pendant deux mois. La préparation d’une alimentation ménagère est possible (viande de cheval et pommes de terre, par exemple), mais il existe aujourd’hui dans le commerce des croquettes spécifiques très pratiques dans cet objectif. Aucun autre aliment (lait, friandise pour chats, reste de table, etc.) ne doit être donné pendant cette période. Si le chat a accès à l’extérieur, il est difficile d’être certain qu’il ne mange pas chez les voisins… Si les lésions ont disparu après les deux mois, une provocation alimentaire est mise en place : elle consiste à réintroduire l’aliment précédent et à observer (ou non) la réapparition des lésions afin de savoir s’il est en cause.

Des tests cutanés (intradermo réactions) peuvent éventuellement être effectués. Ils nécessitent un vide thérapeutique d’au moins huit semaines si le chat a été traité par des corticoïdes, ce qui n’est pas toujours possible. La réalisation des tests sur animal vigile nécessite un chat un minimum coopératif ! L’interprétation des résultats est parfois complexe chez le chat en raison de sa peau épaisse et des difficultés à mesurer l’érythème. En outre, les résultats sont inconstants dans l’espèce féline, et restent donc à interpréter avec prudence.

Un risque de démotivation du propriétaire

Le complexe granulome éosinophilique félin est une pathologie souvent frustrante pour le praticien et l’équipe soignante, comme pour le propriétaire. En effet, celui-ci a l’impression de ne jamais s’en sortir et de revenir tout le temps pour la même chose. Il peut parfois s’en ouvrir aux auxiliaires lors de la prise de rendez-vous : « Je viens encore pour les problèmes de peau de mon chat… ». Comme pour nombre de maladies chroniques, il est nécessaire, avec beaucoup de patience et d’explications, de parvenir à faire comprendre et accepter que cette maladie se gère plus qu’elle ne se soigne définitivement. Le propriétaire se démotive parfois devant les difficultés à administrer les médicaments à son animal et risque de se reprocher de ne pas réussir à améliorer sa qualité de vie. L’enjeu pour le personnel soignant est ainsi de remotiver la personne, en se montrant compréhensif et empathique, afin de l’aider au quotidien.

LES CELLULES ÉOSINOPHILES

Les éosinophiles font partie de la grande famille des globules blancs (ou leucocytes), qui sont les cellules intervenant dans les phénomènes immunitaires. Longtemps, on a pensé que ces cellules n’étaient mobilisées que dans les défenses immunitaires de l’organisme vis-à-vis de parasites, notamment les helminthes. Mais leur implication dans certaines dermatoses, en particulier les dermatites allergiques, a ensuite été découverte. Lorsque les éosinophiles gagnent le site inflammatoire, ils sont activés et libèrent des molécules cytotoxiques pouvant agir sur les helminthes, mais aussi sur les bactéries, les virus et les cellules tumorales.

Élodie Goffart Docteur vétérinaire, praticienne dans l’Essonne

UN SYNDROME ANALOGUE CHEZ L’HOMME

Un analogue du complexe granulome éosinophilique félin existe chez l’homme : le syndrome de Wells. Il s’agit d’une maladie rare touchant préférentiellement les jeunes garçons et ayant une cause qui n’est pas connue avec précision.
Au plan clinique, des plaques de coloration rouge, érythémateuses, très étendues, apparaissent sur les membres inférieurs et le tronc, ainsi que des œdèmes, qui ont tendance à s’étendre et à former des plaques se présentant sous un aspect gonflé. La biopsie montre la présence d’éosinophiles ayant infiltré le derme et quelquefois l’hypoderme, mais la détection de ces cellules dans le sang est inconstante.
Les médecins pensent que l’origine de ce syndrome pourrait être un mauvais fonctionnement des éosinophiles en réponse à un stimulus particulier : piqûre d’insecte, maladie parasitaire, infection fongique. Les corticoïdes par voie orale sont utilisés en traitement, mais les résultats ne sont pas toujours probants.
Cette maladie étant rare, la recherche fondamentale est peu orientée dans ce domaine, ce qui est dommage car les études pourraient sans doute être utiles à la compréhension, voire à l’amélioration du traitement du complexe dans l’espèce féline.

Les lésions du complexe ont en commun la présence de cellules éosinophiles, reconnaissables à l’examen au microscope (ici au centre).

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